Vers une forme adulte d’organisation

Serions-nous en train de gravir les premières marches d’une véritable révolution dans les modes de l’organisation humaine ? Frédéric Laloux nous emmène à l’imaginer, avec fraîcheur et enthousiasme, dans cette conférence, où il présente son ouvrage, Reinventing Organizations. Venu du  monde de l’entreprise, c’est essentiellement de celui-ci qu’il tire ses données. Mais le message, s’il est applicable par l’entrepreneur en herbe, pourrait bien inspirer une plus large audience…

Mais suivons-le, et observons notre grand marché mondial. Alors qu’aucune institution ne régule les rapports entre les entreprises, que voit-on à l’intérieur de celles-ci ? Une organisation hiérarchique, où un sommet de la pyramide très puissant (et très coûteux) centralise l’information et planifie les moindres mouvements des acteurs de la base. Le libéralisme vaudrait-il seulement entre sociétés, mais pas entre individus ?

A cet état de fait largement partagé sur la surface du globe, Laloux oppose un autre style de management. Pendant ses trois ans de recherches in situ, notre conférencier a trouvé douze entreprises qui, sans se connaître, ont développé des principes d’organisation étrangement similaires. Il les regroupe en trois idées phares : « self management », « wholeness » et « evolutionnary purpose ». Let’s understand…

Self Management (parce qu’ « autogestion », ça fait mauvais genre)

Consulte et fais ce que tu veux. On pourrait résumer ça comme ça. Toute personne, à tout niveau, peut prendre toute décision !  A cela, une seule condition : consulter les bonnes personnes (« advice process »). Celles qui ont une expertise, et celles qui seront affectées par le changement. Vous êtes ingénieur ou employé, vous voulez développer une activité, en supprimer une autre, acheter une machine, augmenter votre salaire, virer un collègue (bon là c’est un peu plus complexe) : qu’à cela ne tienne, du moment que vous avez dûment mûri, dans votre conscience, les avis des uns et des autres. Et c’est vous qui décidez en dernier ressort.

C’est là le pivot de cette conférence : l’initiative individuelle est nécessaire et suffisante. Laloux va même plus loin : ce système est selon lui le plus performant pour gérer la complexité. Là où la hiérarchie est contre-productive, là où le consensus ne satisfait en définitive personne, l’ « advice process » est une alternative plus fluide, plus adaptative. Et fait gagner de l’argent : eh oui, au revoir les managers, ciao le DRH, et leurs salaires dodus.

C’est simple, ça marque… et ça marche : de l’électricité aux soins à domicile, de 1000 à 40000 employés,  à chaque fois ça fonctionne de manière stable et productive.

Mais au-delà de la performance, le présupposé philosophique paraît extrêmement porteur : Chacun peut prendre des responsabilités.

Calqué sur le modèle familial, le système hiérarchique inciterait à des comportements infantiles. Le sentiment d’impuissance, la passivité, la dépendance, seraient l’enfance. La rébellion, les revendications ou les plaintes personnelle, et la tentative collective d’instaurer un rapport de force, seraient l’adolescence… Peut-être serait-il temps de passer à l’âge adulte. « Sortir l’homme de sa minorité » si ça vous rappelle quelque chose. Si on ne décide plus pour moi, si on ne me contrôle plus à distance, je n’ai plus de sujet de me plaindre. Mais je peux devenir, au même titre que les autres, le maître de notre destin commun.

Wholeness (ou la plénitude de ce que nous sommes)

On voit que le projet humain tient une bonne place dans ces entreprises. Dans chacune, des outils sont conçus (comme des corollaires logiques du self management ?) pour privilégier l’épanouissement personnel, l’authenticité, les bonnes relations. Cela peut être par des techniques de communication non violente,  de résolution de conflit, mais aussi de « désinhibition ». Parfois une charte est écrite, pour fixer les principes fondateurs, preuve que la loi peut exister sans l’appareil…

Evolutionary purpose (La fin de la stratégie…)

Au-delà du bénéfice lucratif (qui est toujours présent), ces entreprises cherchent souvent  leur « raison d’être ». Qu’est-ce qui nous meut ? En l’absence de manager, de directeur, l’évolution de l’organisation ne se fera plus en fonction d’une stratégie planifiée, budgétée après un processus de décision centralisée, mais par l’écoute attentive de cette raison d’être, ce « but évolutif » qui émerge du groupe… A l’heure où des grandes compagnies n’hésitent pas à donner des millions à de prestigieux cabinets de conseil, là, hop, plus de stratégie ! une telle inconscience fait frémir. Et pourtant, là encore, ça marche.

Je sens à ce stade que beaucoup de questions émergent : ne serait-il pas un peu optimiste ce garçon ? Est-ce que tout cela ne dépendrait pas d’une énorme dose de bonne volonté de la part des protagonistes, qu’on ne trouverait pas à tous les coins de rue ? Que faire des profiteurs et des malhonnêtes, qui, même peu nombreux, peuvent vite saccager votre belle organisation ?

Et est-ce que tout cela ne dépend pas en fait, quoi qu’on en dise, du bon vouloir d’un chef d’entreprise qui régnerait en despote éclairé (Laloux se réfère sans cesse à ces fondateurs visionnaires), et qui garantirait la liberté… tant qu’il est là ! (Voir l’exemple éloquent de l’entreprise AES, qui retrouve un fonctionnement classique dès que le PDG est remplacé). Car enfin, y a-t-il vraiment égalité de pouvoir s’il n’y a pas égalité de salaire, voire de propriété ?

Les plus attachés aux anciennes catégories se demanderont d’ailleurs s’ils ont affaire à un ultralibéral chevronné ou à un égalitariste crypto-gauchiste.

Mais c’est peut être là le mérite de cette conférence : les vieilles catégories ne sont pas forcément toujours adaptées, et dans un système entièrement neuf, liberté et égalité peuvent se potentialiser au lieu de s’opposer. Et nous serions bien étroits de ne pas voir que ce qui est vrai dans l’organisation privée, est peut-être valable dans l’organisation politique.

La conférence est en français, mais le livre est en anglais. Après une traduction en allemand et en danois, les éditions De Boeck sortiront bientôt la traduction française. En attendant, les anglophones pourront se procurer le texte du livre en ligne ici, et payer après lecture la somme qui leur paraîtra juste. Car oui, entre adultes, on peut se faire confiance.

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