Un malade à la Santé

Antoine Pfadermann, interne de psychiatrie, nous raconte son expérience à la Maison d’Arrêt de la Santé, aux côtés d’un délinquant récidiviste qu’il a diagnostiqué schizophrène. 

« Est-ce que vous voulez qu’on se revoie, Monsieur D ? »

En répondant à ma question, Monsieur D est bien loin de penser qu’il engage un peu son destin, et moi aussi d’ailleurs.

Monsieur D, c’est ce grand garçon de trente ans qui est assis en face de moi, tout maigre, la barbe clairsemée et le regard un peu flou. Moi, je suis l’interne du Service Médico-Psychologique Régional (SMPR) de la Maison d’Arrêt de la Santé. Nous sommes en novembre 20…, au Quartier Arrivants de la prison parisienne, dans un bureau étroit et froid, à la porte entrouverte. Mon rôle, chaque matin, est de proposer un entretien à tous les détenus qui viennent d’arriver, pour essayer de dépister les troubles psychiques qui pourraient relever d’une prise en charge.

Monsieur D vient de me décrire des symptômes banals d’anxiété et il est sympathique, alors je lui propose de le revoir plus tard, dans mon bureau à moi, qui est étroit, mais chaud, là-haut, dans l’espèce d’oasis du SMPR.

En fait, Monsieur D est schizophrène. On aurait donc le droit de se demander ce qu’il fait en prison. Pas forcément pour répondre « Rien ». Juste pour se poser la question. Mais ça, qu’il est malade, pour le moment personne ne le sait. C’est-à-dire qu’il ne s’est encore trouvé personne pour analyser son histoire avec cette grille de lecture.

A la place, son parcours peut être vu comme une « carrière carcérale », comme Foucault parlait de « carrière disciplinaire ». Après le lycée, il a exercé pendant quinze ans un métier en alternance : celui de délinquant-détenu. Infractions, condamnations, infractions… La machine a tourné, bien huilée.

Certes Monsieur D a un abord très normal, et je ne me suis pas posé beaucoup de questions sur son cas avant la deuxième consultation, où je l’ai questionné sur ce qui lui a valu ces emprisonnements. Selon lui, s’il a volé un camion dans une station-service, c’est parce qu’il a trouvé les clefs par terre, et parce qu’il a toujours rêvé de conduire un camion. Mais, bien sûr, dit-il, il a ensuite restitué l’engin au bout de quelques jours, et le propriétaire était « tellement content ». Quand il a, à maintes et maintes reprises, insulté des policiers, c’est parce qu’il a « senti » que leur présence était une menace contre sa personne. « De l’autre côté de la rue, ils me provoquaient ». Les conduites sans permis : « Ben oui, si je passe le permis, j’aurai trop peur qu’on me le retire ». Les usurpations d’identité : « Parfois j’emprunte les papiers de mon frère, parce que c’est vraiment quelqu’un que j’admire… ».

Si on l’a déjà interrogé sérieusement à propos de ses délits, cela n’a-t-il interpelé personne ? Il explique tout cela avec un détachement déconcertant. Et c’est bien là le problème. Ce que je pense, c’est qu’à chaque fois, à chaque face-à-face avec le policier, avec le juge, dans des procédures souvent courtes vu la nature des infractions, parfois en comparution immédiate, on a dû se dire en s’empourprant : « Il fait de la provocation ! », et ne pas aller beaucoup plus loin. Je l’ai aussi entrevu, à certains moments, faire perdre leurs moyens aux surveillants de la prison : il est un peu dégingandé, il a l’air de se ficher pas mal de ce qu’on pense. Bref, il agace. A son immense détriment : de délit en délit, les peines se répètent et s’allongent.

Or, pourquoi n’est-ce pas de l’arrogance ?

Il faut d’abord savoir que le détachement est un signe clinique. Il entre dans ce qu’on appelle le syndrome dissociatif de la schizophrénie, plus précisément la dissociation idéo-affective : la connexion entre l’idée qu’on exprime et l’émotion avec laquelle on l’exprime ne se fait plus correctement, en somme. On peut donc raconter des choses joyeuses avec un air sombre. Ou dire des choses très importantes avec indifférence. Beaucoup de patients schizophrènes dégagent même une certaine « froideur affective ».

Ensuite, on remarquera que Monsieur D ne fait aucun effort pour échapper à la sanction. N’importe qui d’un peu futé aurait essayé de se carapater, ou de faire diminuer sa peine d’une manière ou d’une autre. Lui, non. Monsieur D n’est pourtant pas stupide : je lui ai fait passer un QI, qui est dans la moyenne. Mais on a vu les failles dans sa capacité de raisonner : il est constamment tenu en échec dans les exigences de la vie, et même dans les opportunités de préserver son intérêt. Son avocat l’a plaqué car cela fait plus d’un an qu’il attend d’être payé. Il est actuellement en prison car il n’a pas respecté le bracelet électronique (il a pris un bain avec, dit-il) et avait décidé de ne pas se rendre chez le juge. Mais il a attendu les policiers « en bas de l’immeuble »…

En dehors de la prison, quelle est sa vie ? Des parents plutôt pauvres, immigrés de la première génération, chez qui il vit la plupart du temps. Pas d’ami, pas de petite copine. Un grand frère qui a pu prendre l’ascenseur social et qui est devenu ingénieur. Des projets professionnels farfelus, toujours avortés au bout de quelques semaines. Des disparitions, parfois pendant des semaines, faites d’errance avec des gens rencontrés au hasard. Une mère qui semble l’avoir tenu à bout de bras pendant des années, qui sent bien « qu’il n’est pas comme les autres, que c’est pas sa faute ». Une mère qui a entendu ses idées bizarres, et qui a vu ses angoisses la nuit, où il dormait la télé allumée, la porte grande ouverte.

Car derrière l’indifférence bonhomme, se cache une angoisse profonde. Mais ça, il ne le reconnaît jamais directement. C’est pourtant sa plainte qui m’a poussé à le revoir…

J’ai donc vu Monsieur D pendant plusieurs mois toutes les semaines. Je l’ai écouté parler. Je l’ai aussi interrompu et contredit.  J’ai eu sa mère au téléphone, j’ai parlé de lui avec mes collègues infirmiers et médecins. Aussi, et avec d’autres mots, j’en ai discuté avec le SPIP [1], avec les surveillants, avec le chef de détention, avec les directeurs adjoints. Car dans la prison, on a, encore plus qu’ailleurs, le sentiment aigu du rôle que joue l’environnement sur les troubles, et on essaie de jouer aussi là-dessus. En définitive, j’ai essayé de le protéger, de le contenir, de le faire avancer, comme dans une relation thérapeutique qui se respecte.

Malgré cela, au fur et à mesure de son séjour à la Santé, et même s’il semble qu’il ait tout fait pour revenir en prison, Monsieur D va de moins en moins bien. Les détenus de sa chambre de quatre ne veulent plus de lui car il laisse un désordre innommable, et parle tout seul la nuit. On lui propose une cellule pour lui seul, le rêve de beaucoup, mais il refuse avec la dernière énergie. Au point de s’énerver. Au point de frôler le quartier disciplinaire, que lui évite l’intercession des psychiatres… De même il refuse de venir dormir un temps au SMPR, en cellule simple. Pourquoi ? Je pense que Monsieur D ne peut pas être seul, tellement il est envahi par l’angoisse.

On commence à voir des signes délirants. Monsieur D est persuadé d’avoir vu son père à son audience, alors que la mère me certifie le contraire. Il est persuadé d’avoir bien connu le chef de détention, d’avoir été son « ami » avant son incarcération. Il interprète de plus en plus les actions des autres comme des menaces. Et dans ce cas, il est parfois difficile de démêler le délire du réel, car à tous il pose problème. En entretien, il élève de plus en plus la voix. Parfois il tremble.

J’ai donc fini par poser ce diagnostic de schizophrénie. Une forme atypique, certes, mais tout y est. Une fois que c’est fait, il y a tout de suite une forme d’évidence. Même sans rien savoir, les surveillants comme les détenus ne s’y trompent pas. Ce prisonnier bizarre, en allant voir aussi régulièrement le SMPR qui s’occupe de plus en plus de lui, et qui endosse ses intérêts, ce prisonnier est entré dans le domaine des fous.

Voyant la tension en lui et autour de lui s’aggraver, je lui ai proposé une hospitalisation. Et n’arrivant pas à lui faire accepter, nous avons fini par la lui imposer.

Quel paradoxe. En dépistant ses troubles, non sans une certaine fierté de clinicien, je pensais le libérer. En mettant ce diagnostic sur sa personne, je pensais le préserver de ce cycle hostile qui le privait de sa liberté. Mais voilà que je remplace un enfermement par un autre. J’envisageais la psychiatrie comme un contre-pouvoir au sein de la prison. Mais voilà qu’elle est un pouvoir. Voilà qu’ayant marqué Monsieur D de son sceau, elle pose la main sur lui et en dispose. Mais va-t-il gagner au change, ou va-t-il simplement d’une forme de contrôle social à l’autre ?

Le transfert de Monsieur D a été douloureux pour lui, et aussi un peu pour moi. Il me disait que je l’avais trahi.

Pourtant rien de fatal dans tout cela, et c’était probablement la meilleure chose à faire. Plusieurs semaines plus tard, nous sommes allés lui rendre visite, avec une des psychiatres, à l’UHSA [2]. Il avait terriblement mal toléré les médicaments, malgré des toutes petites doses, mais il était beaucoup plus apaisé. Il ne parlait, à son médecin de là-bas, que de retourner en prison. Ce qui a fini par arriver, encore quelques semaines après. Monsieur D m’a renouvelé sa confiance avec une spontanéité désarmante.

Il ne s’approprie pas mon diagnostic, mais nous sommes tombés d’accord sur un certain nombre de symptômes. Avril de l’année suivante : ça se passe mieux en détention, sa sortie est programmée pour dans deux mois, et maintenant c’est moi qui vais partir.

Qu’est-ce que je laisse derrière moi ? Qu’est-ce qui va se passer ? Certes Monsieur D va garder une trace, en lui et sur lui. C’est même un peu le but de l’affaire. Dans le meilleur des cas, un lien arrivera à se tisser entre lui et la psychiatrie de son secteur, à qui nous l’adressons. Grâce à la prise en charge, il trouvera un équilibre à l’extérieur, sans repasser par la prison. Dans le pire des cas, rien de tout cela ne se passe. Immanquablement, il insultera de nouveau un policier ou trouvera un moyen inédit de se retrouver devant un juge. Mais alors peut-être que celui-ci, feuilletant son dossier, trouvera la trace d’une hospitalisation, se grattera la tête et demandera une expertise psychiatrique. Et là, mais rien n’est moins sûr, l’expert sera d’accord avec moi et pensera que son jugement est, d’une certaine manière, altéré. Un non lieu sera peut-être rendu, et/ou on lui enjoindra de voir… un psychiatre.

Je crois donc que les psychiatres peuvent dans une certaine mesure influer sur un destin, ce qui est une grande responsabilité. Quelle est l’alternative qu’ils proposent ? Car je ne dis pas que Monsieur D n’est pour rien dans sa situation. Non. Probablement s’est-il construit une forme d’être-au-monde dans cette confrontation à la loi. Mais il est aussi possible de lire sa vie avec le prisme de la maladie. C’est seulement une manière. Il en existe plein d’autres. Mais celle-ci a le grand avantage de faire souhaiter pour lui autre chose que ces allées et venues entre maison et prison.

Après la contrainte, la psychiatrie doit savoir lui restituer cette question, à lui Monsieur D : autre chose, c’est quoi ?


[1] Service pénitentiaire de probation et d’insertion, charger de favoriser la réinsertion, de faire le lien entre le détenu, sa famille, les magistrats, l’employeur dans et hors de la prison…

[2] Unité hospitalière spécialement aménagée, une unité psychiatrique dédiée aux détenus.

Une réflexion sur “Un malade à la Santé

  1. merci pour ce témoignage, je pense que le travail de Françoise Davoine EPHE si vous ne la connaissez pas déjà vous intéresserait.

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