Qu’est-ce que le « nouveau Front national » ?

Le Front national a changé. D’aucuns le nient, mais il y a une preuve irréfutable de ce que le parti a changé : c’est l’ampleur de la lutte qui s’est jouée en interne pour imposer les idées de Florian Philippot contre celles d’un Bruno Gollnisch – pour ne pas parler de Carl Lang, depuis longtemps évincé. Il importe peu, à cet égard, que les différends entre le père et la fille Le Pen soient surjoués dans les médias, qu’ils servent surtout à concilier la base et les nouveaux adhérents : le besoin de recourir à cette pratique trahit de toute façon la schize qui touche ce parti et qui va rapidement lui poser des problèmes… d’identité. Un comble !

Cette schize ou cette fracture n’est pas celle d’une extrême droite dure contre une extrême droite molle. La différence entre les deux est de nature, non de degré. On la voit se dessiner avec netteté sur la carte de l’Hexagone, avec un Front national du « sud » et un Front national du « nord ». Dans le premier cas, le vieux Front national ramasse les marrons du feu nourri par les premières mairies Front national du sud-est (et par les cadres de l’UMP local qui n’ont rien à lui envier en violence) depuis les années 1990. Dans le second cas, un Front national au programme rajeuni et socialisant envahit des terres sinon qu’on croyait acquises à la gauche, du moins peu suspectes d’extrémisme il y a encore quelques années.

Comme un revirement de la « modération » à l’« extrémisme » n’est crédible que pour une poignée de journalistes qui ne sortent jamais de Paris, il faut en conclure que l’entreprise de dédiabolisation du Front national a tenu ses promesses. Mais cette dédiabolisation n’est pas le seul fait du Front national. Même si la chance sourit aux audacieux, il est temps de dire que l’UMP et le Parti socialiste ont grandement favorisé le Front national dans cette gageure depuis bientôt vingt ans.

D’un côté, la droite était aux prises avec ses contradictions : elle rabâchait le mot « nation » mais la livrait au libre-échangisme européen ; elle avait des discours violents contre l’immigration tout en souscrivant à l’abolition des barrières douanières au sein de l’Union européenne. De l’autre, la gauche abandonnait les réformes sociales pour se consacrer à un programme « sociétal » qui ne parlait qu’aux électeurs des grandes villes, et cessait de défendre la laïcité, de peur de passer pour intolérante envers l’islam. On voit ce qu’il y a d’absurde à opposer aujourd’hui des partis de gouvernement qui s’adresseraient à la raison contre un Front national qui jouerait sur les « peurs » : le Front national a d’abord prospéré sur la propre pusillanimité de l’UMP et du Parti socialiste.

Le « nouveau » Front national n’a pas seulement récupéré des mots et des slogans, même s’il est passé maître dans la manipulation et la distorsion du langage : il a récupéré des amorces de politique que ni l’UMP ni le PS n’ont encore le courage de mener et qui pour certaines (l’égalité des territoires, la défense de l’école, la laïcité…) représentent la simple application du pacte républicain. Le danger étant que si le Front national a ces cartes en main, ce n’est aucunement aux fins de restaurer ledit pacte républicain ; il s’en sert comme d’un écran derrière lequel il avance ses pions d’une élection à l’autre.

L’UMP craignait de déplaire au MEDEF en s’intéressant au sort des petits patrons ? Le FN nouvelle version prétendra les défendre au même titre que les ouvriers contre les grandes entreprises multinationales. Le PS craignait de braquer les musulmans en voulant la laïcité pour tous ou en alertant contre les agressions homophobes dans les cités ? Le FN nouvelle version prétendra, avec Florian Philippot, défendre la laïcité ou les homosexuels afin de discriminer les musulmans sans le dire. On voit quel jeu pervers peut se mettre en œuvre dès lors que les deux partis dominants sont tombés dans le discrédit : ces cartes républicaines pourraient un jour devenir  pour le Front national une véritable carte blanche.

[1] L’expression est interrogée par Laszlo Liszkai, Marine Le Pen, un nouveau Front National ?, Favre, 2010 – et entérinée par Sylvain Crépon, Enquête au cœur du nouveau Front national, Nouveau Monde Editions, 2012.

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