Que cache le protectionnisme du Front national ?

Nous voulons chercher dans cet article les raisons du succès du Front national d’une façon dépassionnée. Après vingt ans d’une vaine lutte contre les idées du Front national, on en est toujours à tenir de beaux discours, pleins de bonnes intentions et de mauvais procès en sorcellerie. Or on ferait sans doute mieux d’écouter avant de parler, et d’analyser la stratégie de l’adversaire plutôt que de faire les vierges effarouchées et de crier au retour du fascisme.

Il convient avant tout de décrypter les discours du maître d’orgue de la banalisation du parti (la fameuse « dédiabolisation »), Florian Philippot. Si le jeune énarque poursuit en un sens la tradition des brillants n° 2 du FN inaugurée par François Duprat dans les années 1960 , il se démarque par sa façon d’adapter le discours aux attentes supposées de l’électorat, sans craindre d’aller jusqu’à de véritables revirements idéologiques qui secouent le parti.

Le Front national ne réussit pas parce qu’il incarne l’ordre (chacun le voit à sa porte, et seuls les idéologues croient en avoir le monopole) mais parce que, contrairement au Parti socialiste, il a un mot d’ordre. Or le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de Marine Le Pen n’est pas celui de progrès, puisque ce parti est classé à droite, mais ce n’est pas davantage celui d’austérité. Non, le maître mot du Front national est « protection » ; on parle parfois de « social-conservatisme » [1]. Et si ses électeurs ne sont pas encore convaincus par son protectionnisme (le retour au franc, le retranchement dans la citadelle gauloise), ils en appellent à un Etat protecteur. Ou plus exactement : à un Etat qui protègerait certains des membres dont il représente les intérêts non plus seulement financiers mais encore moraux ou sociaux, pour ne pas dire raciaux.

Centrer la politique sur la « protection » était déjà l’intuition de Martine Aubry : les grands médias l’accablaient pendant la primaire du Parti socialiste en renvoyant le care à une vilaine pratique féministe américaine. L’intuition était pourtant juste. En tout état de cause, la gauche devrait se concentrer sur cet objectif crucial : expliquer que ce qui n’est qu’un mot au FN désigne une politique à gauche ; distinguer entre une politique qui monte telle ou telle minorité contre une autre pour mieux régner et une politique qui cherche l’union entre toutes les composantes de la nation au service d’un bien commun ; convaincre les électeurs du FN – et les autres, bien sûr – que ce besoin de protection ne peut s’exprimer par le rétablissement de frontières morales, raciales, sociales entre les peuples, mais par la régulation économique, la protection sociale universelle et la distribution équitable des richesses.

Car le FN, rappelons-le, n’est pas plus antilibéral qu’il n’est anti-républicain. Rompant tant avec l’euro-libéralisme du Club de l’Horloge qu’avec l’antilibéralisme primaire du GRECE , rompant aussi avec l’orthodoxie de Jean-Marie le Pen, le Front national 2.0 défend un libéralisme national. Sur cette question, un parallèle historique pourrait être tenté avec le protectionnisme d’un Jules Méline dans les années 1880-1890. Contre l’avis des théoriciens du libre-échange, Jules Méline instaura des tarifs protectionnistes afin de protéger la paysannerie et l’industrie française de la concurrence, principalement allemande, dans une période riche en crises politiques et économiques. Créateur d’un ordre du Mérite agricole en phase avec l’idéologie de la IIIe République, Jules Méline défendait le « travail national » dans le cadre d’une « système national d’économie » théorisé par l’économiste… allemand Friedrich List [2].

Mais il est possible de tenter un parallèle géographique et contemporain. Le programme économique du Front national n’est pas si éloigné de celui des républicains aux Etats-Unis. En effet, les cadres du parti républicain et les grands entrepreneurs qui composent le gros de son électorat sont conscients de ce que l’Etat fait pour eux, par les subventions aux entreprises et les traités signés avec les autres pays afin de conquérir de nouveaux marchés, depuis la zone de libre-échange américaine jusqu’au traité transatlantique TAFTA/TTIP. Une différence : cette droite américaine ne cache pas qu’elle s’inscrit dans un strict libéralisme, avec un Etat qui contrôle la monnaie, et qu’elle subordonne sa politique à la stratégie économique agressive de ses grandes entreprises sur l’échiquier international.

En conclusion, on serait mieux inspiré à l’avenir de condamner le Front national non parce qu’il est anti-républicain, mais parce qu’il est républicain dans un sens périmé ou dans un sens américain…

[1] Voir l’analyse de Gaël Brustier, Fabien Escalona et Mathieu Vieira sur http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/240614/la-tentation-sociale-conservatrice

[2] Pour un bref aperçu de ses thèses, voir http://www.alternatives-economiques.fr/friedrich-list–1789-1846-_fr_art_222_27818.html

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