Pretoria West, en attendant 4 heures

« Je ne peux pas dire quand j’ai réalisé que j’étais gay, il n’y a pas eu de déclic, j’étais attiré par d’autres garçons de l’école. Je n’y ai d’abord pas accordé d’attention, je ne sais plus quand j’ai fini par l’accepter. Je suis gay et ça n’est pas toléré en Ouganda. »

Sur un terrain vague en périphérie de Pretoria, Martin se réchauffe autour d’un feu avec des compagnons d’infortune. Ça parle anglais, plus ou moins bien. Les flammes embrassent le contreplaqué qui craque régulièrement. Dès 4 heures du matin, il faudra être alerte pour faire la queue, compressé et soumis aux directives péremptoires de chefs autoproclamés. Moyennant une centaine de rands, ils tyranniseront les demandeurs d’asile venus renouveler leur permis auprès des autorités, en prétendant pouvoir les faire pénétrer dans les locaux.

Martin n’avait pas vraiment envie de voyager. Pourquoi faire ? Il avait tout ce dont il avait besoin à Kampala : son père et son frère, ses oncles et ses cousins, la Pâques avec les rotis et le pilau spicy. Chaque samedi, le billard à l’Iguana avec les amis. Tu achètes du porc mariné sur place, et on te le grille. Avec une bière Nile Special, que demander de plus ? Plus loin, la piste de danse aux rythmes locaux et internationaux te fait tenir jusqu’à l’aube. Le dimanche, l’odeur du poisson frit du Lac Victoria, le Tilapia, arrive jusqu’à Entebbe. C’est encore meilleur lorsqu’on l’accompagne de Matooke, la banane plantain. Regarder le ballet des pêcheurs en attendant le prochain vendredi soir. Lorsqu’il aura terminé les études, Martin deviendra ingénieur, les professeurs ont dit qu’il pouvait réussir. Sa maman, emmenée par la malaria quand il avait 10 ans, doit être fière de lui. Pourquoi aller voir ailleurs ? Il y a tout en Ouganda.

Ce sont les chemins du voyage qui sont venus à Martin à 20 ans, parce que tout s’est effondré sous ses pieds. Une solitude pesante après le départ de son ami Simon pour Fort Portal, des soupçons d’élèves après une imprudence de sa part, et le cauchemar commence. Le voilà qualifié de sataniste par ses propres amis et convoqué par l’administration. Et puis surtout, l’appel à son père et l’arrivée de celui-ci à l’école. Renvoyé sur le champ après un passage aux aveux devant un auditoire horrifié, pas un mot échangé dans la voiture, Martin se souvient du trajet comme si c’était hier. Du regard de son père. De son cri de colère et de peine quand il l’enferme dans sa chambre, brisant d’une violence inouïe tout ce qui était acquis, tout ce qui était bâti : « Les gens comme toi ne méritent pas de vivre ! ». Il reste trois jours sans manger ni boire. « Je suis gay et ça n’est pas toléré en Ouganda. Je ne mérite pas de vivre. C’est mon père qui le dit.»

Comment aurait réagi sa mère si elle l’avait appris ? Martin se laisse à imaginer qu’elle aurait gardé son secret et l’aurait toujours entouré de son amour, mais sa propre naïveté l’exaspère.

Rempli d’inquiétude, son frère attend que le paternel s’absente pour libérer Martin et l’emmène chez un ami où il recouvre ses forces. Sait-il alors que c’est la dernière fois qu’il voit, qu’il parle à son frère, et à sa famille ? Lorsque l’on quitte les enfers, il ne faut pas se retourner.

Martin trouve un emploi de serveur à l’autre bout de la ville, et rencontre Gabriel. Gabriel va l’aider à se reconstruire, et l’amener à remettre en question des vérités qu’il porte comme un fardeau. Sa conscience s’épanouit, s’affirme. Pour la première fois depuis longtemps, il n’est plus seul, et rencontre d’autres garçons qui, comme lui, « ne méritent pas de vivre ». Cela tombe plutôt mal, sa soif de vivre n’a jamais été aussi forte. Martin milite, il manifeste. Leurs noms et adresses sont publiés dans le journal Red Pepper. La chasse aux sorcières est impitoyable, les masses sont impatientes de corriger les déviances. Les chanceux sont arrêtés, les autres lynchés sous les yeux des policiers. Martin passe la frontière tanzanienne, sans Gabriel. Il sait que l’Afrique du Sud post-apartheid a été le premier pays africain à interdire dans sa Constitution les discriminations sur la base de l’orientation sexuelle. « Je suis gay et j’aurai le droit de vivre dans l’Afrique de Madiba. »

De camion en camion, de nuit fraîche dans le bush en journée de travail sous le cagnard de l’été austral, Martin traverse les frontières et fait mille rencontres, mille exilés au passé de misère, mille voyageurs en quête d’un quotidien sans conflit. Pour atteindre l’Afrique du Sud, il n’aura pas à traverser le Limpopo infesté de crocodiles, qui croquent régulièrement des migrants malheureux. C’est un camion qui le débarque finalement à Johannesburg, destination des chercheurs d’or. On vient y forcer sa chance. Il trouve refuge à l’église méthodiste, coincée entre les buildings du CBD, sur les baies desquels se reflètent les éclairs qui précèdent des coups de tonnerre assourdissants. Un coup de tonnerre aussi, l’annonce du décès de Mandela à la télé et cette menace qu’un Zimbabwéen lui rapporte sans concession : « Il n’y a plus de place ici pour nous. Maintenant que Madiba est parti, rien n’empêche plus personne de nous jeter à la mer. » En 2008, Mandela était intervenu pour faire cesser la vague de violence xénophobe, mais le racisme gangrène la société en même temps que le chômage, et on ne compte plus les boutiques d’étrangers vandalisées, les crimes de haine raciale.

« Cela peut arriver n’importe quand, dans la rue, dans les bus… il n’y a rien de bon ici pour nous, je rentre au pays ». Mais de retour au pays, Martin ne peut pas l’imaginer. La route est sinueuse, et en sens unique.

Son histoire, il ne peut pas la partager. Il faut voir les réactions de ses compagnons de galère quand Museveni signe la loi anti-gay : « Il a raison, il faut les poursuivre et les pendre ! Ces malades répandent le sida ! ». Martin fait profil bas. La route est longue, la solitude écrasante. « Je suis gay et ça n’est pas toléré en Afrique ».

Martin fixe la danse nerveuse de la chaleur sur les braises, songeur, enveloppé dans une couverture nauséabonde. Il fait froid dans le highveld en juin, dès que le soleil se glisse derrière le Magaliesberg. Si le ciel est dépourvu de nuages, les lumières de la ville voilent la Croix du Sud et les autres constellations. L’heure n’est de toute façon pas à l’observation des étoiles mais à la vigilance. De jeunes tsotsis traînent tous les soirs sur le terrain vague aux aguets de demandeurs d’asile à alléger de sacs à mains ou de téléphones portables. Une entente tacite avec ses compagnons de feu permet de se reposer un peu, mais on ne dormira que d’une oreille. A 4 heures, il faudra, comme tous les six mois, apprivoiser les cerbères armés de fouets aux grilles de l’entrée, accepter de se faire tamponner le bras comme des bestiaux, glisser des billets à chacun des agents de l’immigration. Il a entendu des nigérianes raconter que même les maids demandaient quelques rands pour l’accès aux toilettes. Martin ne s’attendait pas à cela. Une corruption généralisée, une impunité totale, à visage découvert. Le business est juteux, et attire des opportunistes peu scrupuleux dont la précarité et la vulnérabilité constituent le fond de commerce. Pour faire renouveler le précieux sésame, il y a mille règles, comme il n’y en a aucune. Payer ne garantit rien. L’honnêteté est découragée, la pauvreté malvenue. C’est le visage qu’offre l’Afrique du Sud aux opposants politiques rwandais, aux victimes des milices Janjaweed soudanaises et Al-Shabaab somaliennes, aux femmes et aux hommes violés des Kivu, et aux homosexuels ougandais. Le visage d’autorités qui cultivent la petite criminalité en banalisant le racket et la corruption. « Je suis étranger et ça n’est pas toléré en Afrique du Sud. »

Quand il sera reconnu réfugié, il pourra prétendre à être réinstallé par le HCR. En Amérique. Tout le monde y pense, mais lui a une histoire à raconter. Sur la route, Martin a perdu son innocence, mais il n’a pas perdu espoir.

Il est 4 heures, les braises s’éteignent, les files se forment. Il faut y aller.

Félix Guyon, auteur de ce texte, habite en Afrique du Sud. Il bénéficie d’une formation de droit humanitaire et droit des réfugiés et mène actuellement une mission en tant que consultant au HCR (agence des Nations Unies pour les réfugiés) au Tchad.

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