Pourquoi nous n’irons jamais vivre sur Mars.

Les organisateurs du projet de voyage sans retour vers la planète rouge, Mars One, ont annoncé la liste des 100 candidats encore en lice. L’ensemble des médias a repris l’évènement, s’arrachant l’interview du seul prétendant français Jeremy Saget. L’occasion de ressortir une enquête publiée dans le magazine de l’astronomie Ciel & Espace en avril dernier, qui soulignait les obstacles technologiques, budgétaires et éthiques souvent insurmontables d’un tel projet. N’en déplaise à certains, notre avenir se trouve bel et bien sur Terre. Et il va falloir s’y faire.

Un millier de candidats prêts au voyage martien, un contrat de 250 000 $ (180 000 €) passé avec le constructeur Lockheed Martin pour une étude de projet, une couverture médiatique hors norme… La mise en scène de Mars One, qui affiche l’ambition d’envoyer des colons en aller simple vers la planète rouge, est bien réelle. “La Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau”, la célèbre phrase de Constantin Tsiolkovski (1) est brandie comme un étendard par les fondateurs du projet, menés par le Néerlandais Bas Lansdorp. Mais il ne suffit pas d’incantations aux accents philosophiques pour qu’un rêve, aussi noble soit-il, se réalise. À plus forte raison dans des conditions discutables d’éthique…

“Le XXe siècle était l’ère d’Apollo. Le XXIe siècle sera celui de l’homme sur Mars. Mais nous n’irons jamais coloniser la planète rouge.” Francis Rocard, responsable du programme d’exploration du Système solaire au Cnes (2), en est convaincu : après l’arrêt de la station spatiale internationale, la Nasa aura à cœur d’entretenir son esprit pionnier. Et qu’importe si un vol habité coûte 100 à 1 000 fois plus cher qu’une mission robot, pour des résultats scientifiques équivalents. “Les Américains iront sur Mars. Mais au bout de quatre ou cinq missions, le Congrès signera la fin de la partie, comme il l’a fait après Apollo 17.” L’astrophysicien s’appuie ici sur un raisonnement logique en forme de cou­peret : Mars est une planète morte, sans intérêt pour l’avenir de l’humanité, et les difficultés que rencontreront des colons pour maîtriser un environnement aussi hostile seront quasiment insurmontables. Dans ce contexte, l’entreprise Mars One, qui se résume à huit salariés enfermés dans des bureaux aux Pays-Bas, croit-elle vraiment en ses chances de succès ? Difficile à dire, tant les informations, souvent floues, sont distillées au compte-gouttes sur son site Internet. (3)

Une facture sous-estimée

À commencer par le coût de la mission, estimé à 6 milliards de dollars (4,4 Md€), quand la Nasa évalue le coût du billet martien entre 200 et 300 milliards. “Cela présage du sérieux du pro­jet !” ironise Jean-Pierre Haigneré, astronaute de l’Agence spatiale européenne (ESA), rappelant que le “simple” développement d’Ariane 5 s’élève à une dizaine de milliards. La mission de retour d’échantillons Mars Sample Return est estimée, elle, entre 5 et 10 milliards. Alors, une coloni­sation… “Les droits d’inscription à Mars One, autour de 30 €, ont permis de récolter 6 millions d’euros, ce qui suffit à payer les huit salariés et les processus de sélection, note Francis Rocard. On nous dit que les droits TV financeront le reste, mais la télévision n’est pas si riche !”

Ces problèmes de financement, mais aussi l’incapacité de concevoir un vaisseau permettant de redécoller de la surface martienne, sont à l’origine de la folle idée d’un vol sans retour… quitte à alourdir considérablement les infrastructures ! Une colonie martienne nécessite en effet d’en­voyer au préalable des modules d’habitation, des véhicules de transport au sol, des installations pour l’énergie, les outils pour extraire l’eau du sous-sol, des équipements de cultures… Et dans l’hypothèse où tout ce matériel parvien­drait intact à la surface de Mars, les conditions à réunir pour la survie de l’équipage donnent le vertige. “Sur Mars, on ne fait pas 10 bornes à pied avec son scaphandre pour récupérer le maté­riel déposé en amont, rappelle Francis Rocard. Pour que tout cela soit crédible, il faut obtenir une précision de 100 m pour l’atterrissage, avec une technique de guidage au sol… Aucun ingé­nieur sérieux ne peut le garantir !” Pour preuve, l’équipe du robot américain Curiosity, qui garantissait son point de chute à 20 km près sur la planète rouge, a réussi à le placer à 2,5 km du point visé — un exploit ! Par ailleurs, la Nasa a posé ses rovers uniquement sur des altitudes négatives, comme le cratère Gale, afin de freiner l’engin par la fine atmosphère martienne. “Cela vous restreint à 50 % de la surface de la planète”, précise Francis Rocard.

De l’eau, oui, mais où ?

Sur cette moitié, les colons devront boire, manger, se doucher, bref, autant d’activités nécessitant d’importantes quantités d’eau. Or, si nous savons que le sol martien renferme de la glace d’eau, personne n’est encore capable de la quantifier ni de la localiser. “En 2008, la sonde Phoenix devait creuser à 1 m de profondeur avec une pelle, rappelle Francis Rocard. Elle s’est arrêtée au bout de 10 cm tellement le sol et la glace étaient durs.” Difficile, dans ces conditions, d’imaginer planter des pommes de terre, d’autant que la mission Viking a montré que le sol était très oxydant. Imaginer des revêtements synthétiques entourés de serres et des conditions viables à l’intérieur des modules d’habitation (en extrayant l’oxygène présent dans l’atmosphère martienne sous forme de CO2, par exemple) suppose de produire beaucoup d’énergie sur place. Or, les sources ne sont pas si variées. “On ne sait pas construire des centrales électriques dans l’espace”, tranche Francis Rocard. Des éoliennes ? La pression martienne serait trop faible pour faire tourner les pales. L’énergie solaire ? Pas mieux : “Il faudrait étaler les panneaux photovoltaïques sur une surface équivalant à dix terrains de football, et la poussière martienne ferait vite chuter leur rendement.” À ses difficultés s’ajoute le problème des radiations, qui réduisent encore davantage les régions fréquentables de Mars. Exposé aux rayons cosmiques et aux éruptions solaires, le robot Curiosity a permis d’estimer à 1 Sv la dose de radiations reçues pour une mission de 500 jours sur Mars, soit une augmentation de 5 % du risque de cancer pour un astronaute, quand le taux autorisé par la Nasa pour des activités sur orbite terrestre plafonne à 3 %. “Mars Global Surveyor a permis de cartographier les zones où une mini-magnétosphère fait écran aux radiations, indique Francis Rocard. C’est sur ces sites bien précis qu’il faudrait établir la colonie.”

Point d’orgue au projet bancal, les organisateurs de Mars One se donnent dix ans pour régler ces montagnes d’obstacles, avec le lancement du premier vol habité dès 2025. “Je ne pense pas que ce planning sera tenu, concède Florence Porcel, chroniqueuse de l’émission “La Tête au carré” de France Inter et l’une des 1 058 candidats retenus pour le second tour des sélections du projet (aujourd’hui, il ne reste plus que 100 candidats, ndlr). Les organisateurs se fixent ces objectifs à court terme pour que les gens puissent se projeter psychologiquement, ce d’autant plus que leur modèle économique est basé sur les droits télé.” Un avis partagé par Francis Rocard, sauf qu’il ne croit pas du tout aux intentions affichées des fondateurs de Mars One, qu’il accuse d’avoir un discours ambigu. “Bas Lansdorp sait qu’il n’enverra jamais personne sur Mars. En attendant, il monte son opération télé. Il fait comme si, pour que tout le monde y croie… jusqu’au moment où ‘le roi sera nu’ et il devra annoncer que, malgré ses efforts, il ne dispose pas du financement nécessaire.”

Caricature extrême

Au mieux accusée de mensonge, l’équipe de Mars One a le mérite de soulever des problématiques auxquelles les agences nationales devront bientôt faire face. Une entreprise privée s’octroyant le droit de participer à la conquête spatiale, un modèle économique basé sur de la téléréalité, des candidats sélectionnés par le public, un équipage sans perspective de retour… “C’est la caricature extrême de ce que l’on peut attendre d’un secteur spatial libéral, dont on sait qu’il n’a pas de limites et qu’il s’inscrit en dehors des règles éthiques que s’imposent les agences spa­tiales”, déplore Jean-Pierre Haigneré, pour qui le véritable esprit de l’exploration spatiale consiste à utiliser le génie humain pour repousser nos limites. “Le progrès technologique serait de conce­voir un moteur capable de redécoller de la sur­face martienne. Mars One n’apporte rien, mis à part le mépris de la vie en envoyant son équipage à la mort”, assène l’ancien astronaute.

Ce respect de la vie humaine demeure le socle de l’éthique scientifique, qui n’a de sens que si elle s’inscrit dans une mesure soigneuse des risques encourus dans la tentative d’un exploit. Dans son discours de 1962 pour lancer le programme Apollo, le président Kennedy, tout en affirmant son ambition “d’envoyer des hommes sur la Lune”, s’était engagé “à les ramener vivants sur Terre”. “Dans chaque programme spatial, la vie prime toujours, rappelle Jean-Pierre Haigneré. Les accidents intervenus lors des vols habités ont été des échecs terribles, une souffrance pour tout le monde. Compte tenu des chances de réussite de Mars One et de son intérêt scientifique quasi nul, le simple fait d’imaginer une mission où la vie sera nécessairement perdante est abject.”

Pour Jacques Arnould, chargé de la réflexion éthique au Cnes, Mars One ne pourra pas échapper à une expertise scientifique d’évaluation des risques par les agences traditionnelles : “Une fois que les gens de Mars One seront capables de présenter les détails de survie de la mission, les États devront se positionner, comme ils le font pour les sports extrêmes, pour savoir s’ils autorisent les candidats à prendre autant de risques pour eux-mêmes.”

La question juridique du consentement de l’ensemble sur une action individuelle est déjà posée avec l’organisation de vols suborbitaux par des entreprises privées. Dans la plupart des cas, les sociétés exploitantes s’arrangent pour faire signer à leurs clients une décharge de responsabilité, ces derniers admettant avoir été informés et acceptant les risques encourus. “Après une rapide étude, nous nous sommes rendu compte que, bien souvent, ces décharges n’avaient aucune valeur juridique, explique Jean-Pierre Haigneré. Si un accident arrive, les héritiers ont de grandes chances de gagner leur procès.” Concrètement, un pépin intervenant sur un vaisseau immatriculé dans le cadre du règlement international de l’espace entraîne 60 millions de dollars de dédommagement. L’ennui, c’est que les traités n’engagent que ses signa­taires. Rien n’empêche un État et une entreprise privée de s’accorder sur la base d’une libérali­sation des activités spatiales, aboutissant à une décharge des responsabilités légales.

Et si votre astronaute meurt ?

Une autre forme de responsabilité, psychologique cette fois-ci, est apportée par le concept de la téléréalité, inédit dans l’exploration spatiale. Invité à choisir les candidats, le public se fera le témoin direct de leurs mésaventures. « Imaginez que l’astronaute pour lequel vous avez voté meurt sous vos yeux, développe Jacques Arnould. C’est vous qui l’avez envoyé dans ce vaisseau et c’est à vous de vous débrouiller avec votre conscience. Tout ceci est très violent.” La téléréalité, nouvelle forme d’interaction proposée entre le public et les acteurs du spatial, est un élément épineux au sein de la communauté. Selon Jacques Arnould, la Nasa a toujours su exploiter au mieux l’image pour ses missions Apollo ou les robots mar­tiens. Passionnée de vulgarisation scientifique, Florence Porcel considère ce concept comme “un outil formidable pour intéresser les enfants à la géologie, la planétologie, l’astronomie”. Mais quel programme pourra tenir le spectateur en haleine durant un voyage de sept mois où les acteurs sont enfermés dans un module étroit, sinon une vulgaire mise en scène de leurs interactions quotidiennes ?

Jean-Pierre Haigneré n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le coup porté aux idéaux et aux valeurs de l’exploration spatiale, où des hommes et des femmes ont toujours risqué leur vie au service du progrès de l’humanité et non à des fins commerciales : “La volonté de détourner l’image des astronautes pour faire de la publicité est un phénomène récurrent contre lequel les agences doivent nous protéger.

Raphaël Chevrier, publié dans Ciel & Espace en avril 2014.

(1) Le théoricien russe Constantin Tsiolkovski (1857-1935) est consi­déré comme le père de l’astronautique moderne.

(2) Centre national des études spatiales (l’agence spatiale française).

(3) Et si l’envie nous vient d’en savoir davantage en contactant les organisateurs, armés de questions précises, nous sommes gentiment redirigés vers leur page web des “questions fréquentes” — un procédé quelque peu surprenant pour une mission spatiale.

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