Pour rire des programmes : un coup d’oeil à celui de l’après-guerre en philosophie

Face à la décadence prophétisée par plusieurs politiques et intellectuels ces derniers jours au sujet, pêle-mêle, de la réforme du collège et du programme d’histoire, un coup d’œil en arrière nous rappellera qu’avant n’est pas toujours mieux que maintenant. Le désaccord sur les réformes est une chose, le lyrisme dramatique sur les racines et valeurs de la France, une autre. Qu’on aille voir à quoi ressemblaient ces chères valeurs avant de les regretter.

Au cas où l’on oublierait que les programmes reflètent toujours et de façon plus ou moins trouble l’idéologie des époques successives, un petit voyage dans le temps s’impose. Faisons le détour par une discipline assez symbolique du point de vue des représentations que la société (ou du moins ceux qui font les programmes) a d’elle-même, la philosophie. Ce que l’on affirmait dur comme fer dans une matière se présentant – plutôt ironiquement lorsque l’on voit le résultat – comme le lieu de la rationalité nous semble aujourd’hui proprement scandaleux, ou, sur certains sujets, simplement drôle.

Sourions donc un peu de la façon dont l’esprit critique et les valeurs émancipatrices des Lumières étaient mises en œuvre au lycée, il y a de cela à peine quelques décennies : les extraits présentés ici proviennent d’un manuel utilisé et remanié pendant quarante-quatre ans (de 1923, date du nouveau programme à 1977), rédigé par Paul Foulquié, spécialiste des manuels, mémento, et autres dissertations philosophiques. L’édition choisie est celle de 1950.

Nb. Le programme se divise en trois branches : logique ou philosophie des sciences selon la section ; morale ; philosophie générale (vérité, liberté, Dieu).

Florilège (sans prétention d’exhaustivité, loin de là) :

  • Boire, c’est mal

Au chapitre Morale personnelle ou les devoirs envers soi-même, on lit :

« La tempérance est la vertu qui modère les impulsions des tendances sensibles et ne les satisfait que dans la mesure conforme à la raison.

[…] Il est déjà contraire à la saine raison de manger au-delà de ses besoins, car, dans ce cas, on prend le plaisir pour but. Mais l’abus des boissons alcoolisées est encore plus condamnable à cause de ses effets : l’ivresse qui est une folie passagère ; l’alcoolisme, qui amène la dégénérescence progressive de l’individu et de la race. C’est pourquoi un des premiers actes législatifs du maréchal Pétain a eu pour but la répression de l’alcoolisme (loi du 23 août 1940) ».

La référence à Pétain en 1950 est clairement du meilleur goût.

  • Le sexe c’est mal aussi

« La chasteté parfaite n’est pas nuisible à la santé, comme l’ont prétendu parfois certains jouisseurs : « il est nécessaire de faire savoir aux jeunes gens que la chasteté est non seulement possible, mais encore recommandable et salutaire ». (Vœu de l’Acad. de méd. de Paris, 1917)

Au contraire, l’immoralité sexuelle entraîne souvent : 1°des maladies physiques ; 2°toujours perte de la fraîcheur de sentiment ; 3° des désordres sociaux et familiaux. »

  • Grâce aux Pygmées et aux Esquimaux, on peut dire que la famille monogame et patriarcale est une norme inscrite dans les cieux :

Au chapitre Morale familiale, on lit donc ce parfait syllogisme contre la « théorie évolutionniste » manifestement conspuée par l’auteur :

« L’anthropologie semble avoir déterminé que le type primitif de l’humanité est le Pygmée. Or les Pygmées pratiquent exclusivement, ou presque, la monogamie. »

Donc…

Et pour réfuter « la théorie sociologique » de Durkheim:

« Il ne semble pas que le totémisme soit la forme primitive de la famille. En effet les Pygmées, considérés comme le type le plus proche des primitifs, et d’autres races comme les Fuégiens de l’extrême-sud de l’Amérique, les Esquimaux et les Algonquins…, nous présentent une famille « monogame, à droits égaux, stables » (M. Lowie). »

Implacable.

  • Famille toujours (au cas où les Pygmées ne suffiraient pas) :

« La reproduction des hommes hors de la famille, c’est-à-dire l’union libre, aurait d’abord des conséquences morales désastreuses pour les individus : pour les parents qui, dans ce cas, poseraient en principe la primauté du plaisir ; pour les enfants créés et abandonnés au gré d’un sentiment passager. Mais, pour la société elle-même, elle serait la source de désordres innombrables provoqués par la jalousie ».

  • Eugénisme (aïe):

« Ne devraient fonder une famille que des individus ayant une bonne santé physique, ou du moins sans tare héréditaire grave. Le souci d’eugénisme, c’est-à-dire de ne former que des être biens constitués, relève de l’altruisme le plus élémentaire, et dans certains cas conseille le sacrifice des joies de la famille.

Il est délicat de préciser quel doit être, du point de vue de la morale, le statut légal des anormaux. Il est excessif de les considérer comme le pire des maux et de les supprimer, sinon par la mort comme chez les Spartiates, du moins en leur ôtant la faculté de se perpétuer comme dans l’Allemagne contemporaine.

[…] L’individu taré qui fonde une famille use d’un droit strict. Mais la société, dont l’intérêt est qu’il ne fasse pas souche, n’a pas à favoriser ces familles. Elle peut surtout par un campagne d’opinion, détourner du mariage les individus anormaux. »

  • Morale coloniale en trois parties, thèse-antithèse-synthèse, puisque l’on est toujours dans un manuel de philosophie au cas où cela aurait échappé au lecteur :

« L’homme ne doit fermer son cœur à aucun homme, à quelque nation qu’il appartienne ; mais il a des devoirs spéciaux à l’égard des colonies, qui sont un prolongement de la patrie, comme des enfants mineurs confiés à la mère patrie.

[…] Le libéralisme absolu ne peut être admis en politique coloniale, pas plus qu’en politique économique. Il y a des droits supérieurs aux droits de l’individu ou d’une peuplade – les droits de l’humanité et ceux de la morale et de la vérité – qui justifient la colonisation imposée par la force. »

etc. etc. Des regrets?

Pour le détail des programmes de philosophie : Bruno Poucet, Enseigner la philosophie, Histoire d’une discipline scolaire, 1860-1990, CNRS éditions, Paris, 2002

Tous les extraits sont tirés du manuel de Paul Foulquié, Précis de philosophie, Tome II. Logique-morale-métaphysique, Les éditions de l’Ecole, 1950

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