Piketty et ses critiques : tout comprendre en cinq pages !

Publié en septembre 2013, le livre de Thomas Piketty, Le Capital au 21e siècle, a suscité, notamment depuis sa parution aux Etats-Unis en avril 2014, une abondance extraordinaire de commentaires, dans la jungle desquels il est parfois difficile de se retrouver.

Vu de Paris, il semble que l’accueil ait été exclusivement triomphal. Mais, en réalité, ses thèses ont suscité un véritable débat, parfois virulent, qui permet en creux de mieux comprendre l’originalité et les partis pris de l’ouvrage.

Dans les lignes qui suivent, nous essayons donc d’établir une cartographie des critiques ou des nuances qui lui ont été adressés. Malheureusement, les articles les plus pertinents sont écrits en anglais, et n’ont guère été traduits en français.

Rappelons brièvement les principaux éléments qui constituent le Capital au 21e siècle, simplement afin de situer le débat :

–          des données empiriques inédites : issues d’un travail de longue haleine et d’une coopération internationale entre plusieurs dizaines d’économistes, elles se fondent essentiellement sur les archives fiscales et les déclarations patrimoniales. Elles établissent une « courbe en U » du ratio capital/revenu national : il s’établit en Europe à 600-700% en 1900, atteint un minimum historique de 200-300% dans les années 1960 puis retrouve un taux d’environ 500% aujourd’hui. Elles démontrent une évolution similaire et parallèle des inégalités de revenu.

–         un récit historique : la baisse du niveau d’inégalité au milieu du 20e siècle ne ressort en aucun cas d’un mécanisme naturel des économies de marché, mais principalement de « chocs » extérieurs. A son apogée lors des « Trente Glorieuses », elle ne fut obtenue que par les destructions physiques du patrimoine lors des deux guerres mondiales, le niveau considérable d’inflation qui a suivi 1918 et les législations fiscales très progressives mises en place pendant ces décennies.

–         des hypothèses théoriques : à long terme, le poids du patrimoine par rapport au revenu national s’explique par l’écart entre le taux de rendement du capital (noté « r ») et le taux de croissance économique (noté « g »). En termes simples, une croissance économique faible, voire quasi-nulle, dont Thomas Piketty craint qu’elle ne redevienne la norme après un 20e siècle exceptionnellement dynamique, ne permet pas de diluer, ni même de juguler, l’importance de la richesse acquise. En revanche, le rendement du capital peut se maintenir plus aisément grâce aux technologies facilitant, pour caricaturer le raisonnement, le « remplacement des ouvriers par des machines », grâce à la sophistication financière et grâce à la diversification internationale des placements.

–         une proposition politique : afin d’enrayer cette montée inéluctable des inégalités, un impôt sur le capital est nécessaire. Et, dans un contexte de mondialisation avancé, où les possibilités d’évasion et de contournement fiscales sont nombreuses, il devra se faire au niveau mondial.

Le meilleur résumé que l’on puisse trouver de ces thèses est bien sûr celui fait par Piketty lui-même (http://piketty.pse.ens.fr/files/Piketty2013Capital21c.pdf).

On peut également se référer aux compte-rendus très laudateurs qu’en ont fait Paul Krugman dans la New York Review of Books (http://www.nybooks.com/articles/archives/2014/may/08/thomas-piketty-new-gilded-age/) ou Robert Solow dans The New Republic (http://www.newrepublic.com/article/117429/capital-twenty-first-century-thomas-piketty-reviewed).

Mais, très vite, au-delà des accueils dithyrambiques dont il a essentiellement profité, le livre a attiré plusieurs critiques.

Nous en distinguons trois ensembles : celles qui s’attachent aux propositions politiques, celles qui contestent le travail empirique, et celles qui refusent les interprétations théoriques.

 

Les critiques « politiques »

 

Beaucoup de commentaires ont d’abord accueilli l’ouvrage en saluant l’aspect « scientifique », mais en contestant ses recommandations. C’est le cas par exemple de The Economist (http://www.economist.com/news/leaders/21601512-thomas-pikettys-blockbuster-book-great-piece-scholarship-poor-guide-policy).

Certains dénoncent un biais idéologique : Piketty aurait une préférence pour l’égalité de revenus, certes respectable, mais qui se situerait en dehors du champ économique, et qui, à bien des égards, nuirait à sa rigueur scientifique.

Si les chiffres agrégés semblent retrouver leur niveau de la Belle-Epoque ils recouvriraient des réalités sociales très différentes : un Bill Gates ne peut être comparé à un héritier du début du siècle.

Larry Summers estime ainsi qu’aujourd’hui les inégalités de revenu s’expliquent moins par les inégalités de détention du patrimoine que par des inégalités de salaire, fondées sur le talent et l’innovation (http://larrysummers.com/2014/05/14/piketty-book-review-the-inequality-puzzle/). Les limiter poserait à la fois un problème moral – en ne récompensant pas suffisamment le mérite – et économique – en étouffant les sources de la croissance.

Ce débat sur le rôle et les limites de la redistribution dépasse en réalité les problèmes suscités par l’ouvrage. A bien des égards, il est constitutif, en France notamment, du clivage gauche/droite.

Notons simplement que, sur un plan technique, une réponse peut être trouvée dans les travaux précédents de Thomas Piketty. Menés avec Emmanuel Saez et Stéphanie Tantcheva, ils démontraient que les très hauts revenus étaient davantage obtenus par la « capture de richesse » permise par les positions sociales de leurs bénéficiaires que par la rémunération de production réelle (http://www.voxeu.org/article/taxing-1-why-top-tax-rate-could-be-over-80). Il y aurait encore beaucoup de marge avant que la fiscalité ne devienne contreproductive !

 

Les critiques « empiriques »

 

Une autre catégorie de critiques s’est portée sur le contenu empirique des assertions formulées.

La plus bruyante des accusations fut celle lancée par le Financial Times. Elle est exposée ici –(http://blogs.ft.com/money-supply/2014/05/23/data-problems-with-capital-in-the-21st-century/?Authorised=false) et résumée là (http://www.nytimes.com/2014/05/24/upshot/did-piketty-get-his-math-wrong.html?abt=0002&abg=1). S’attachant aux détails des données récoltées par Thomas Piketty, cette étude dénonce d’abord une série d’erreurs factuelles, qui remettraient en cause la thèse d’une montée importante des inégalités de revenus.

L’économiste réplique par un long texte publié sur son site internet (http://piketty.pse.ens.fr/files/capital21c/en/Piketty2014TechnicalAppendixResponsetoFT.pdf). D’une part, les « erreurs » prétendument relevées par le Financial Times relèvent de choix méthodologiques rendus nécessaires par l’hétérogénéité et la disparité des données disponibles ; en tout état de cause, la majorité d’entre elles n’influent que marginalement la thèse du livre. D’autre part, le Financial Times se « ridiculiserait » en faisant l’impasse sur l’ensemble des autres études, du classement Forbes aux travaux académiques, qui mettent l’accent, d’une façon ou d’une autre, sur la montée des inégalités des dernières décennies.

En revanche, Thomas Piketty reconnaît que le choix des instruments de mesure induit des différences phénoménales dans le cas précis de la Grande-Bretagne. Il explique alors préfèrer s’appuyer sur les « déclarations fiscales », plus complètes, que sur les « enquêtes de richesse », au contraire du Financial Times.

Des articles plus subtils se sont intéressés, eux, au rôle joué par l’immobilier dans le grand « retour du patrimoine ».

En effet, il semble, à la lecture de l’ouvrage, que les effets de valorisation du capital (c’est-à-dire, par exemple, la bulle immobilière, le niveau de la Bourse etc.) soient négligés : ils ne joueraient qu’à court terme, mais n’influenceraient pas les évolutions historiques de longue durée. Or, expliquent Odran Bonnet, Pierre-Henri Bono, Guillaume Capelle et Etienne Wasmer (http://www.sciencespo.fr/liepp/fr/content/le-capital-logement-contribue-t-il-aux-inegalites), seule la montée des prix de l’immobilier explique l’augmentation du ratio capital/revenu national. Et, ajoutent-ils, cela n’influe que peu sur les inégalités de revenus car les loyers ont significativement moins augmenté – et ce sont ces derniers qui importent d’abord au locataire comme au propriétaire.

Ainsi, non seulement la dynamique « r>g » paraît bien infondée, mais le « retour du capital » n’est pas lié au « retour des inégalités ».

Quoique l’on pense de cette dernière assertion (car les auteurs eux-mêmes soulignent que, au-delà des loyers, le prix de l’immobilier peut avoir de multiples impacts redistributifs), la discussion dévierait alors d’une tendance générale du capitalisme contemporain (« r>g ») vers l’étude des contraintes qui pèsent sur le marché particulier du logement.

Si Piketty n’a pas répondu lui-même à cette observation, Marshall Eichenbaum le fait dans l’article suivant http://equitablegrowth.org/research/pikettys-treatment-housing-excuse-ignore/. La relative démocratisation de l’accès au capital au cours du 20e siècle s’explique avant tout par l’accès à la proprité de la « middle class » : exclure l’immobilier des calculs ne ferait que renforcer l’inégalité estimée de la richesse (les autres arguments employés sont plus « techniques »).

Quoiqu’il en soit, il est probable que la question de l’immobilier sera de plus en plus au cœur du débat sur le « retour du capital » et des inégalités.

 

Les critiques “théoriques”

 

Enfin, un dernier ensemble de critiques porte sur la “théorisation” que propose Thomas Piketty de ces résultats, et des conséquences qu’il en tire pour les développements futurs du capitalisme.

Per Krusell et Tony Smith s’étonnent du fait que r puisse être perpétuellement supérieur à g (http://www.voxeu.org/article/piketty-s-second-law-capitalism-vs-standard-macro-theory) . En effet, ce résultat est fondé sur l’hypothèse d’un taux d’épargne constant. Mais peut-on penser un taux d’épargne constant dans une économie à croissance nulle ? Cela impliquerait que, chaque année, une part plus importante de la production soit affectée à l’investissement, au détriment de la consommation. Poussé à l’extrême, on aboutirait à une consommation égale à zéro, ce qui est absurde.

James K. Galbraith (http://www.dissentmagazine.org/article/kapital-for-the-twenty-first-century) , quoique reconnaissant l’intérêt éminent que revêt l’ouvrage, pointe les ambiguïtés de la définition du « capital » que propose Thomas Piketty : s’agit-il d’un stock physique d’actifs (machines, terres, immeubles) ou de leur valorisation financière (le prix de l’immobilier, la valeur des entreprises etc.) ? En somme, la définition théorique du « capital » serait trop proche du sens commun (ce que l’on « possède ») pour être porteuse.

Deuxième élément, la fameuse loi « r>g » induirait le lecteur en erreur, en lui faisant percevoir les transformations récentes et prochaines du capitalisme comme le résultat d’une accumulation physique de « capital » dans une société de faible croissance, et non comme une envolée des prix des actifs, dus notamment à la dérégulation financière. On retrouve, d’une certaine manière, et sur un plan plus théorique, la question déjà soulevée par la « controverse » sur le rôle des prix du logement. Ce serait d’autant plus paradoxal que la baisse des inégalités du 20e siècle est justement expliquée par Piketty lui-même comme une baisse du prix du capital (par l’inflation et par la fiscalité).

Enfin, plutôt qu’un impôt global sur le capital, Galbraith suggère de diminuer manu militari, le rendement des actifs, en augmentant les salaires, en soutenant les syndicats ou en réduisant les taux d’intérêt.

A l’autre extrêmité du spectre politique, le très libéral Tyler Cowen offre une autre réflexion dans Foreign Affairs (http://www.foreignaffairs.com/articles/141218/tyler-cowen/capital-punishment).

Il rappelle tout d’abord qu’il est étonnant que Piketty soutienne que la croissance du stock de capital ne produira pas une baisse de son rendement, au fur et à mesure que les investissements les plus lucratifs seront opérés, et que « r » se maintienne indéfiniment grâce à la sophistication financière et aux placements internationaux.

Traiter le « capital » comme un bloc homogène, sans prendre en compte les risques associés aux activités à haut rendement, constitue à ses yeux un autre problème méthodologique et morale. L’entrepreneur qui bénéficie d’un revenu important aurait tout aussi bien pu perdre beaucoup.

Il soutient ensuite que l’augmentation du ratio capital/revenu n’a pas particulièrement renforcé les dynasties traditionnelles aux Etats-Unis, et que les descendants des Rockefeller et des Carnegie comptent peu face aux Bill Gates et Warren Buffet, et doute qu’il suffise à expliquer la montée des inégalités, notamment face à d’autres facteurs, comme la mondialisation ou les changements technologiques.

Enfin, il souligne que les augmentations des inégalités aux Etats-Unis sont davantage dus aux inégalités salariales qu’à la distribution inégale du patrimoine.

Il est désormais certain que la polémique, technique, historique, morale et politique va se poursuivre.

Le 21e siècle sera-t-il, comme le suppose Thomas Piketty, celui de la faible croissance ?
Nos sociétés trouveront-elles l’envie et les ressources pour limiter des inégalités qui semblent inexorables ?
Où se situe la frontière entre des incitations légitimes et des rentes insupportables ?

Laisser un commentaire