Où sont les femmes dans les manuels scolaires ?

Deux femmes sont donc « entrées » au Panthéon, « entrées » dans l’Histoire. Consolider le roman de la France résistante et y ajouter un soupçon de parité : on trouvera désormais 4 femmes pour 73 hommes dans cette église des valeurs républicaines. Dans le même temps, les discussions sur les réformes scolaires vont bon train. Celles sur les programmes aussi, menées par le CSP : conseil supérieur des programmes  (http://www.humanite.fr/la-refonte-des-programmes-dhistoire-est-elle-utile-574699). Ces programmes, et leurs supports premiers, les manuels scolaires – sont de véritables reflets de nos sociétés. La Reprise en a fait une belle démonstration en  ressortant des greniers un manuel de philosophie de l’après-guerre (http://lareprise.fr/pour-rire-des-programmes-un-coup-doeil-a-celui-de-lapres-guerre-en-philosophie/).

Le centre Hubertine Auclert, centre de ressources pour l’égalité femmes-hommes, travaille depuis quelques années à l’étude des manuels scolaires contemporains et a publié les actes de son colloque –  tenu en juillet dernier –  « Manuels scolaires, genre et égalité ».  Malgré une disparition quasi totale des vieux stéréotypes sexistes (du type papa travaille, maman repasse), le constat reste amer :

« À en croire nos manuels scolaires aujourd’hui : une société dans laquelle plus de 90 % des citoyens et des citoyennes seraient des hommes. Une société dans laquelle les grandes découvertes, l’art, la philosophie, les mathématiques seraient des domaines réservés aux garçons. Une société dans laquelle nous apprendrions que des métiers sont dédiés aux femmes et d’autres aux hommes, ou que les femmes sont avant tout des «femmes de…» avant d’être des individus à part entière. Est-ce là le message que nous voulons transmettre ? Sommes-nous mêmes conscient-e-s que ces représentations vont à l’encontre de l’égalité entre les femmes et les hommes qui est pourtant une valeur de l’école républicaine ? ».

Dans une des interventions du colloque, Valérie Lanier, docteur en sciences politiques, étudie quantitativement et qualitativement la présence des femmes dans des manuels d’histoire de collège. Elle y montre en effet leur absence, tant dans les contenus que dans l’iconographie,  insistant surtout sur le fait qu’elles sont rarement présentées comme « actrices de l’histoire ».

Les Invisibles

En fait, la thématique est connue, on parle du procédé d’invisibilité des femmes. Pas si étonnant que cela, si on considère la domination masculine généralisée depuis des siècles, et ses effets sur les sociétés. On y ajoute la fabrique et l’enseignement d’une histoire « classique »  (heureusement de plus en plus dépassée ) ; celle des grands Hommes / hommes et des grands événements, et le tour est joué. La moitié de l’humanité n’a pas de passé.

Michelle Perrot, historienne, a décrit dans La femme populaire rebelle (1) cette forteresse dans laquelle les femmes de l’histoire sont emmurées, derrière une abondance de sources masculines, de mythologies contemporaines ou séculaires, et un oubli des femmes de tous les courants historiques.

Ces dernières décennies, la communauté historienne s’est tout de même largement penchée sur la question. Le nombre de travaux sur l’histoire des femmes a considérablement augmenté. Les Gender Studies ont aussi tout chamboulé, et pour le mieux : on le rappelle, il ne s’agit pas d’un nouveau dogme, ni d’une théorie, mais bien d’un champ d’étude visant à questionner la production des normes sociales du féminin et du masculin. Oui, l’étude des constructions sociales des différences entre les sexes est une approche riche pour l’analyse historique (2). Surtout dans le contexte que l’on vient de décrire.

Deux résistantes au Panthéon, c’est bien, des travaux universitaires de qualité, c’est encore mieux. Maintenant, il faudrait que les manuels scolaires suivent. Il ne s’agit pas d’inventer une nouvelle histoire, il ne s’agit pas d’écrire un nouveau roman. Mais de mettre en relief ces procédés de domination, d’analyser les représentations stéréotypées des sources anciennes, d’éclairer le manque de sources « féminines », de donner les moyens aux élèves de comprendre, de resituer, et même d’apprécier les progrès réalisés depuis lors. On voit certes poindre des dossiers thématiques (le rôle des femmes dans la guerre par exemple) et on se doute bien que les professeurs abordent la question. Il faut aller plus loin, beaucoup plus loin, pour les combattants de l’égalité de demain.

Sur le net

Le tumblr :  http://invisibilisees.tumblr.com

Le site Internet :  Genrimages http://www.genrimages.org

(1) Perrot Michelle, Les femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion, 1998, page 155

(2) Scott Joann, « Gender a Useful Category of Historical Analysis », The American Historical Review, vol. 91, n° 5, December 1986, pp. 1053-1075

Laisser un commentaire