« Nous sommes sans doute entrés dans un nouvel ordre électoral » – Rencontre avec Pierre Martin

Deux semaines après les élections départementales, nous avons rencontré Pierre Martin, chercheur au CNRS, l’un des meilleurs analystes français des élections politiques. Il nous dresse une analyse rigoureuse des résultats. A l’issue d’une élection où chacun a réclamé une partie de la victoire, ses conclusions ne sont pas toujours faciles à entendre, pour le PS, l’UMP, les partis minoritaires, et même pour le Front National.

Les départementales ont été les élections de ce type les plus importantes depuis 30 ans, c’est-à-dire depuis les élections cantonales de 1985, qui elles-mêmes suivaient les élections européennes de 1984. Pour les analyser, il faut distinguer deux aspects dont aucun des deux ne peut être négligé ou écarté au profit de l’autre.

Le premier est l’analyse classique du résultat effectif de ces élections, qui se traduit par une défaite massive de la gauche. Le second aspect concerne le bouleversement du paysage politique, ce que l’on peut appeler en termes plus scientifiques la cristallisation d’un nouvel ordre électoral.

Une offre électorale habituelle.

Les résultats de ces élections ont clairement été marqués par une défaite massive de la gauche et plus particulièrement du PS, qui est sanctionné, comme aux municipales et aux européennes de l’année dernière, pour l’impopularité du pouvoir. Elles ont confirmé les nouveaux rapports de force électoraux des européennes de 2014 avec la percée du Front National à 25 %, et l’effondrement de la gauche à moins de 40 %.

Observons d’abord l’offre électorale du premier tour de ces élections. Nous avions en moyenne 4.4 duos de candidats par canton, soit un peu moins d’offre que lors des cantonales de 2011 (5.1 candidats par canton) et du même ordre qu’en 2008 (4.2). L’offre électorale de ces nouvelles élections binominales n’était donc pas fondamentalement différente de d’habitude.

Sur cette base, nous avions le plus souvent 2 candidats à gauche (Front de Gauche, PS), et 2 à droite (union UMP-UDI et FN). A cette configuration pouvait s’ajouter des divers gauche, des divers droite ou encore des candidatures EELV. L’extrême gauche, elle, a quasiment disparu.

Ces candidats se retrouvaient presque partout. Le FN était présent dans 94% des cantons contre 75% en 2011. L’UMP et l’UDI se sont présenté unis avec de nombreux accords rassemblant aussi le MoDem. Le PS était présent avec le PRG ou des divers gauche dans plus des trois quarts des cantons mais il n’a pu nouer que très peu d’alliances avec le Front de gauche et EELV.

La Gauche plus divisée ?

On a dit pendant toute la campagne que la gauche était plus divisée que la droite. C’est exact si on réduit la droite à l’UMP-UDI, mais pas si on inclue le FN. De plus, de nombreux accords ont été conclus à gauche (dans l’Aisne, la Somme, le Pas-de-Calais, la Loire, la Meurthe et Moselle, Le Vaucluse, les Pyrénées-Orientales), là où le FN s’annonçait comme fort. Il n’y a pas eu moins d’entente à gauche à cette élection que d’habitude, particulièrement qu’en 2011.

Le Front de Gauche était lui présent dans 76 % des cantons, soit en tant que binôme autonome soit avec un accord de candidature commune, donc pratiquement autant que le PS. Ce n’était pas le cas, en revanche, pour EELV, qui n’était présent que dans seulement environ 36 % des cantons.

Il y avait une politique d’alliance EELV-FG dans 37 départements, ce qui n’est pas négligeable. Il y avait des binôme EELV-FG, mais aussi des candidatures FG soutenues par EELV et inversement, d’autres binômes PS-EELV, PS-FG, PC-PRG, sans compter le parti Nouvelle Donne… en épluchant les données, on se rend compte qu’il y avait un véritable « kamasoutra » à gauche.

Cet aspect a eu pour conséquence de rendre illisible la situation de la gauche et surtout de mettre en évidence les divisions profondes d’EELV.

Une campagne politisée.

La participation électorale au premier tour était de 50.3% de votants, en assez nette redressement par rapport aux cantonales de 2011 (44%). En fait, lorsqu’on regarde l’évolution de la participation à ce type d’élections, l’effondrement de la participation date de 2011 (la participation était de 60% en 1994 et 1998, et d’environ 65% en 2001, 2004 et 2008).

Ce redressement par rapport à 2011 s’explique par une plus forte présence du FN (c’est le parti qui a augmenté significativement le nombre de ses candidats et qui a le plus progressé) et par une politisation de la campagne, au sens de la nationalisation de la campagne faite par le premier ministre ciblant le FN.

On observe aussi, comme aux municipales et européennes de 2014, une mobilisation politiquement différenciée : les électorats de la droite UMP-UDI-Modem et du FN ont été plus mobilisés que celui de la gauche, et animés par une volonté encore plus forte de sanctionner le pouvoir qu’en 2014.

Le FN vainqueur du premier tour malgré des candidats souvent improvisés.

Avec 25.7% des suffrages le FN est l’unique vainqueur du 1er tour (10 points de plus qu’en 2011). Il a eu une énorme poussée, un résultat sans précédent pour lui à ce type d’élection, et ce malgré la faible notoriété de ses candidats au niveau local. Il confirme sa percée aux européennes de l’année dernière, où il avait obtenu 26% sur le même territoire (sans Paris et Lyon).

Les candidats frontistes ont eu une forte capacité à résister électoralement face aux sortants de la droite notamment, dont certains se sont fait devancer au premier tour. Dans de nombreux départements du Nord, de l’Est et du Midi, le FN est devenu la principale force d’opposition au pouvoir local en place, qu’il soit socialiste ou UMP.

Des résultats paradoxaux pour la droite UMP-UDI.

La droite UMP-UDI-Modem fait 29.8% (37% avec les divers droite). Elle se retrouve dans une situation paradoxale. Certes, elle progresse nettement par rapport à 2011 (elle avait obtenus 31.7 % divers droite compris, soit le pire résultat de son histoire). Elle profite de l’effondrement de la gauche liée à la très forte impopularité du pouvoir socialiste et se retrouve en position de reconquérir un grand nombre de sièges.

En même temps, ce résultat est inquiétant pour la droite. Il confirme celui des européennes (UMP-UDI-Modem à 30.7%). Cela signifie qu’après les résultats catastrophiques des cantonales de 2011, liés à une forte impopularité du pouvoir sarkozyste, 2015 reste le plus mauvais résultat pour la droite depuis 1945 ; elle n’était jamais en effet passée sous la barre des 40% des suffrages à ce type d’élections. C’est la conséquence d’une fracture importante de l’ancien électorat UMP-alliés, dont une partie s’est tournée vers le FN. Ni l’impact de nombreuses candidatures de notables sortants, ni le retour de Sarkozy à l’UMP, n’ont changé la donne depuis les européennes de mai 2014.

Dans les cantons où elle n’avait pas de candidat implanté, la droite UMP et alliés se retrouve souvent devancée par le FN. C’est ce qui a souvent permis à la gauche de se maintenir dans pas mal d’endroit où elle avait des candidats sortants.

Fort recul de la Gauche

On observe un fort recul de la gauche au premier tour, à 36.7%, soit 12.6 points de moins par rapport à 2011. C’est une hémorragie électorale et son plus mauvais résultat, là aussi, depuis 1945. Elle confirme également son faible score des européennes.

A l’intérieur de la gauche, le Front de gauche résiste à 8.3% (8.7% en 2011), EELV recule nettement à 4.2% (8.4% en 2011), et le PS qui, avec le PRG, culmine à 20.4%, est en recul considérable par rapport à 2011 (26.8%).

Le FG se maintient mais ne profite pas de l’effondrement socialiste. Le recul d’EELV est dans la lignée des européennes de 2014, il confirme le net déclin des écologistes depuis leur apogée de 2009-2011. Les socialistes, comme en 2014, sont victimes de l’impopularité du pouvoir national.

Second tour : mutation de la configuration électorale.

L’offre électorale du second tour permet d’entrevoir une fenêtre sur le 2ième aspect de ces élections : la mutation du paysage politique.

Le FN est présent dans 58% des cantons contre 25% en 2011. Nous avons au second tour 278 triangulaires (14.6%) contre moins de 2% en 2011. De plus, la figure classique du duel gauche-UMP et alliés qui représentait 74% des duels en 2011 (18% de duels gauche – FN, 8% droite – FN) devient minoritaire : elle ne représente plus que 41% des duels. 33% impliquent désormais le FN et la droite, 18% le FN et la gauche.

On peut dire que l’on change ici de configuration électorale. Le cas de figure majoritaire de duel est devenu le FN face à un parti du système. Cette vision est d’autant plus dominante si on prend l’ensemble de la configuration du second tour. Le FN est en effet très présent dans les triangulaires. Ainsi sur l’ensemble des configurations du second tour, les duels Gauche-UMP et alliés sont passés de 71% en 2011 à 35%  en 2015.

Large victoire UMP-UDI et échec massif du FN au 2nd tour.

Le second tour est marqué par une large victoire de la droite UMP-UDI en termes de sièges et de présidences aux dépens de la gauche et un échec massif du FN à conquérir des sièges.

La sévère défaite de la gauche se caractérise quant à elle par des pertes importantes d’environ 660 sièges dont 500 pour le PS. Sur les 4108 sièges en jeu, la droite UMP et alliés en emporte environ 2400, la gauche 1600 (dont PS 950, DVG 400, FG 140, PRG 63 et EELV 37), le FN 62 et les divers 50.

L’UMP avec 1100 sièges en gagne 200, les DVD 270 et l’UDI 200 (elle profite largement de son alliance avec l’UMP). Le FN progresse quant à lui en passant de 2 à 62 sièges.

Les pertes de la gauche sont proportionnellement encore plus importantes en termes de présidences. Elle n’en a plus que 30 contre 57 précédemment (dont 24 pour le PS, soit – 23), la droite UMP et alliés redevenant largement majoritaire. C’est une très forte défaite même si on tient compte que tous les sièges étaient renouvelables contre seulement la moitié auparavant. La gauche, surtout le PS, a effacé en une seule élection tous ses gains depuis 1998.

Mais les pertes de la gauche auraient pu être encore plus importantes. Deux phénomènes les ont quelque peu limitées : la dispersion de l’électorat FN au second tour en cas de duel gauche/UMP et alliés et la victoire massive de la gauche dans les duels avec le FN. Les assez faibles reports du FN sur l’UMP au second tour prouvent que l’impact négatif du quinquennat de Sarkozy n’est pas oublié dans l’électorat du FN. Le retour de Sarkozy leur rappelle même pourquoi ils étaient mécontents. Ces faibles reports du FN sur l’UMP ont souvent compensé les reports très imparfaits de la gauche contestataire (FG, EELV) sur le PS au second tour.

Le FN : une force impuissante

Le FN gagne 7% des duels face à la gauche et 0.5% des duels face à l’UMP-UDI. Il gagne seulement 1.5% des triangulaires. Transférés sur des législatives, cela donnerait 8 députés seulement au FN.

Cet échec massif au second tour reflète la mauvaise image du FN dans l’opinion, où 54% des personnes interrogées considèrent qu’il représente un danger pour la démocratie (+7 points par rapport à l’année dernière).

La conclusion est cruelle pour le FN : le PS et l’UMP conservent le quasi-monopole de la capacité à offrir des carrières politiques attractives. C’est un échec important pour la stratégie de Marine Le Pen et un facteur de crise pour ce parti car ceux qui espéraient trouver dans le FN l’opportunité d’accéder à des carrières politiques ont presque tous échoué.

L’impact de la parité

L’une des premières conséquences politiques a été l’impact de la parité. Les femmes de droite sont les grandes gagnantes. C’est potentiellement une révolution interne à la droite UMP-UDI, partis qui faisaient le moins de place aux femmes dans la vie politique. Les nouvelles élues se laisseront sans doute moins faire lors des investitures aux législatives que précédemment.

Un nouvel ordre électoral potentiel.

La deuxième conséquence concerne la cristallisation d’un nouvel ordre électoral potentiel.

Ces élections confirment le rapport de force électoral instauré lors des européennes de 2014. Mais ces départementales sont aussi des élections de circonscription majoritaires à deux tours, qui nous rapprochent de ce point de vue des élections où le pouvoir national est en jeu, c’est-à-dire la présidentielle et les législatives. Là se concrétise le bouleversement de la compétition politique et la possibilité d’un nouvel ordre électoral.

Il s’agirait d’un nouvel ordre opposant frontalement les forces du système (PS et UMP) au FN. Dans ce nouveau système, le premier tour des élections servirait à déterminer qui, de la gauche ou la droite « de gouvernement », affrontera le FN au second tour avec une victoire assurée. Si ce système se concrétise, l’UMP et le PS resteraient les deux compétiteurs exclusifs pour le pouvoir, le FN jouant un rôle de repoussoir essentiel à la légitimation du système. On s’apercevrait alors que la grande manifestation du 11 janvier symbolise parfaitement le nouveau système, avec les chefs d’Etats étrangers aux côtés de la gauche et de la droite de gouvernement, une gauche contestataire (FG et EELV) marginalisée au second plan et un FN exclu.

De plus, le danger frontiste provoquera « un rappel à l’ordre partisan » au sein de la gauche et de la droite au profit du PS et de l’UMP. Il permettra à l’UMP d’imposer l’alliance à l’UDI dès le premier tour, de même le pouvoir socialiste pourra ressusciter à son profit la thématique de l’antifascisme pour imposer à la gauche contestataire le choix entre la soumission et la marginalité.

Dans ce contexte, aucun des deux acteurs dominants de la vie politique, le PS et l’UMP, n’a intérêt à passer à la proportionnelle.

Nous pourrons observer lors des régionales de décembre si ces hypothèses se vérifient.

Pierre Martin

Politologue au CNRS, PACTE IEP de Grenoble, chargé de mission à la FNSP.

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