Nizan : « Il n’y a jamais eu que deux partis à prendre, celui des oppresseurs et celui des opprimés. »

Pour ses « interviews dans le passé », La Reprise interroge de grands esprits sur notre époque contemporaine. Elle interroge ici Paul Nizan, romancier, essayiste et journaliste français mort en 1937 à l’âge de 35 ans, auteur des chiens de garde. Seules les réponses en italique ne sont pas extraits de ses écrits.

La Reprise : Paul Nizan, vous dénoncez dans Les chiens de garde, les philosophes et les intellectuels qui restent à l’écart des débats contemporains. Pour vous, ils doivent descendre dans l’arène et prendre parti.

Paul Nizan : Les philosophes traitent de l’Esprit et des Idées, de la Morale et du Souverain Bien, de la Raison et de la Justice, mais non des aventures, des malheurs, des événements, des journées qui composent la vie.

Il est grandement temps de les mettre au pied du mur. De leur demander leur pensée sur la guerre, sur la rationalisation des usines, sur l’amour, sur le chômage, sur la politique, sur les polices, sur tous les éléments qui occupent vraiment la terre. Il est grandement temps de leur demander leur parti. Il est grandement temps qu’ils ne trompent plus personne, qu’ils ne jouent plus de rôle. Lorsque Démétrios assiégeait Athènes, Epicure marchait au milieu des Athéniens. Epicure prenait parti.

LR : Prendre parti, est-ce vraiment le but de la philosophie ?

PN : On ne voit pas à quoi rime la philosophie sans matière, la philosophie sans rime ni raison.

Une philosophie prolonge et commente la science, une philosophie traite les problèmes qui intéressent la position des hommes par rapport au monde et à eux-mêmes.

LR : Prendre parti en ce sens, d’accord, mais prendre parti pour quoi, pour qui ?

PN : Il n’y a jamais eu que deux partis à prendre, celui des oppresseurs et celui des opprimés.

Il y a une philosophie des oppresseurs et une philosophie des opprimés, sans aucune ressemblance réelle, bien qu’on les puisse toutes deux nommer philosophie.

LR : Il existe pourtant des philosophes qui choisissent délibérément de ne pas prendre parti ?

PN : Il serait temps enfin de renoncer à la vieille croyance au retranchement, à l’éloignement des philosophes s’endormant au milieu du calme plat de leurs contemplations.

Le désintéressement, la démission pratique mêmes sont des décisions de partisans. La volonté d’être un clerc et seulement un clerc est moins un choix de l’homme éternel que l’élection du partisan. L’abstention est un choix. Une préférence. Elle comporte un jugement général, rarement explicité sans doute, et la sélection d’une attitude définie.

Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers.

LR : En restant à l’écart, les philosophes ont donc encore une attitude politique en somme.

PN : Toute philosophie, si éloignée qu’elle puisse paraître de la commune condition, possède une signification temporelle et humaine. Humain, trop humain, que ces paroles soient le mot d’ordre du commentaire des philosophes.

En philosophie, indifférent veut dire satisfait. « Sans parti » veut dire exploiteur. L’abstention, ce parti qui consiste à n’en avoir point, trouve ici tout son sens.

Parmi les philosophes, les uns sont satisfaits, les autres non. Epicure n’était pas comblé, Spinoza n’était pas comblé. Rousseau n’était pas facile à satisfaire. Mais Leibniz jugeait que le monde allait assez bien.

LR : Et à vous entendre, il n’y a aujourd’hui plus que des Leibniz…

PN : La philosophie ne fait plus un pas en avant. Personne ne songe à ouvrir de nouvelles voies, les thèmes sont classés, les programmes fixés jusqu’au bout de l’histoire.

Nous vivons dans un temps où les philosophes s’abstiennent. Ils vivent dans un état de scandaleuse absence. Il existe un scandaleux écart, une scandaleuse distance entre ce qu’énonce la philosophie et ce qui arrive aux hommes en dépit de sa promesse.

Il faudra même parler d’abandon de poste, de trahison.

LR : Un abandon de poste au profit de celui que vous appelez le bourgeois. Pouvez-vous nous en parler rapidement ?

PN : Le bourgeois est un homme solitaire. Il est loin des événements. Il est dans son bureau, dans sa chambre, avec la petite troupe des objets de sa consommation : sa femme, son lit, sa table, ses papiers, ses livres. Toute sa civilisation est composée d’écrans, d’amortisseurs. D’un entrecroisement de schémas intellectuels. Toute son économie, toute sa politique aboutissent à l’isoler. La société lui apparaît comme un contexte formel de relations unissant des unités humaines uniformes.

LR : Le bourgeois, c’est aussi celui qui a peur du changement, de la remise en cause de ses acquis.

PN : En ce sens, la pensée bourgeoise, la philosophie bourgeoise sont donc condamnées à éviter les problèmes concrets, parce qu’ils sont inquiétants.

Nietzsche avait déjà bien vu qu’une société commerçante doit fuir les occasions de vivre et de penser dangereusement : « (…) seules les actions qui visent à la sécurité générale et au sentiment de sécurité de la société peuvent recevoir l’attribut bon ».

Quiconque veut penser aujourd’hui humainement pensera dangereusement : car toute pensée humaine met en cause l’ordre tout entier qui pèse sur nos vies.

LR : Cela est-il seulement possible ? La philosophie bourgeoise semble avoir pris toute la place de la philosophie.

PN : Vous avez raison. Que font les hommes qui ont pour profession de parler au nom de l’intelligence et de l’esprit ? Que font ici les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore le silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas. L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fût jamais. Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barrière. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres.

LR : Pourquoi ?

PN : Si éloignés qu’ils puissent être des faits vulgaires et offensants qui forment l’histoire particulière des hommes non bourgeois, il ne se peut pas qu’ils ne lisent jamais les journaux. Ils connaissent vaguement qu’il existe des êtres qui sont pauvres, qui sont fatigués, et qui sont révoltés par cette pauvreté et par cette fatigue. Ils entendent parler de grèves. D’émeutes. Ils devinent que l’inquiétude du monde peut se tourner un jour contre le repos de la classe qu’ils aiment, et mettre en question sa puissance. Ils devinent que des hommes révoltés peuvent menacer ce qu’ils ont pour tâche de prouver et de défendre.

Leur pensée bourgeoise et leur pensée spéciale les ont constamment, cruellement écartés des autres hommes qui ne se posent pas des problèmes bourgeois.

LR : Le pire, c’est que cette pensée bourgeoise semble se reproduire naturellement et de plus en plus spontanément, même au sein de l’université.

PN : Tout étudiant, je veux dire l’étudiant d’aujourd’hui, consommateur, bourgeois, est abreuvé d’une abondante production de préceptes, de jugements, de concepts juridiques et moraux. Il les puise sans y même penser. Elles se déposent en lui. Il n’y a point pris garde. Les premiers efforts de sa réflexion technique trouvent cette matière et s’exercent sur elle. Il ne la met pas en doute. Il n’a aucune raison de la mettre en doute. Elle lui paraît à la lette une production intérieure, naturelle, comme sa respiration. Il l’accepte comme sa vie.

LR : Il n’y a donc pas de pensée alternative, même à l’université ?

PN : La grande masse des hommes qui auraient besoin d’un outillage intellectuel efficace pour réaliser les décisions de leur propre philosophie, sont privés par la bourgeoisie de ces établissements de pensée vers quoi ils tendent. On leur offre seulement cette philosophie multiple qui existe aujourd’hui.

LR : Que faudrait-il faire pour dénoncer cette illusion ?

PN : Il faut demander à chaque homme comment il perçoit les éléments de sa vie : son activité, son bonheur, son malheur reposent sur cette perception. Il faut ensuite savoir toujours les sources de sa perception, si elle naquit d’une expérience réelle ou d’une leçon rabâchée par quelque maître étranger à sa vie. Il faut demander à chacun s’il y a un accord ou un pénible écart entre les perceptions et les idées qu’il répète.

LR : Les philosophes, du moins ceux qui ne sont pas totalement embourgeoisés, ont-ils encore un rôle à jouer ?

PN : Pour les philosophes qui doivent paraître, il n’est plus question de proposer de grands modèles, de donner des conseils du fond de la sagesse, de guider, de réprimander, de promettre. Il n’est plus question de faire les philanthropes. Et de ne rien risquer. Il n’est pas question de faire quelque chose pour les ouvriers. Mais avec eux. Mais à leur service. D’être une voix parmi leurs voix. Et non la voix de l’Esprit. Il est question d’être utile. Et non de faire l’apôtre.

Paul Nizan, Les Chiens de garde, éditions Agone.

Aquarelle de Benjamin Riado

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