L’interview dans le passé – Jean Jaurès

Pour ses « interviews dans le passé », La Reprise interroge de grands esprits sur notre époque contemporaine. Elle interroge ici Jean Jaurès, homme politique français assassiné le 31 juillet 1914. L’interview que vous allez lire est tirée de ses discours. Seules les réponses en italique ne sont pas extraites de ses écrits.

La Reprise : Jean Jaurès, les Républicains ont remplacé l’UMP. Peut-on encore être socialiste et républicain ?

 Jean Jaurès : Depuis que je suis dans la vie publique, la direction essentielle de ma pensée et de mon effort a toujours été la même : j’ai toujours été un républicain et toujours été un socialiste. C’est toujours la République sociale, la République du travail organisé et souverain qui a été mon idéal.

LR : Vous êtes donc un républicain bien différent de ceux qui s’en réclament en ayant ainsi nommé leur parti.

 JJ : Républicains nous sommes, passionnément, profondément (…). Mais nous ne voulons pas que la République soit (…) une duperie. Nous ne voulons pas qu’elle soit un mensonge. Nous ne voulons pas qu’elle puisse prolonger sur une classe ouvrière résignée l’exploitation sociale des régimes passés. Oui, la République, mais tous les jours le plus largement pénétrée de l’esprit prolétarien, tous les jours plus animée du souffle socialiste.

LR : En face, le parti socialiste ne paraît pas non plus républicain au sens où vous l’entendez…

JJ : Pour votre parti socialiste, la difficulté vient de ce qu’il est depuis longtemps un parti de gouvernement. Or nous étions, à l’époque, un parti d’opposition fondamentale à la société présente, et nous ne nous étions pas tenus d’assumer, même pour une œuvre de réforme, l’administration d’une société dont nous condamnions le principe même.

LR : On le voit, pourtant, tout le monde cherche à se prévaloir de la République. Il faut donc bien commencer par la définir : de quoi parle-t-on ?

JJ : La République est un grand acte de confiance et un grand acte d’audace. Instituer la République, c’est proclamer que des millions d’hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action (…), c’est proclamer que les citoyens des grandes nations modernes, obligés de suffire par un travail constant aux nécessités de la vie privée et domestique, auront cependant assez de temps et de liberté d’esprit pour s’occuper de la chose commune.
Elle est ainsi le seul Gouvernement qui convienne à la dignité de l’homme, car elle seule met en jeu la raison et la responsabilité de tous. Seule aussi, par l’exercice toujours plus efficace de la volonté populaire toujours plus éclairée, par le libre mouvement des idées et la puissante action légale de la classe ouvrière, elle peut assurer l’évolution pacifique des sociétés vers des formes meilleures.

LR : Selon vous, cette précieuse République a pris naissance avec la Révolution française et la démocratie.

JJ : Oui, et l’invention en était si audacieuse, si paradoxale, que même les hommes hardis, sous la Révolution française, en écartèrent d’abord l’idée. Les Constituants de 1789 et de 1791, même les Législateurs de 1792 croyaient que la monarchie traditionnelle était l’enveloppe nécessaire de la société nouvelle. Ils ne renoncèrent à cet abri que sous les coups répétés de la trahison royale. Et quand enfin ils eurent déraciné la royauté, la République leur apparut moins comme un système prédestiné que comme le seul moyen de combler le vide laissé par la monarchie. Bientôt cependant, et après quelques heures d’étonnement et presque d’inquiétude, ils l’adoptèrent de toute leur pensée et de tout leur cœur. Ils résumèrent, ils confondirent en elle toute la Révolution. (…) Ils virent bien qu’ils créaient une œuvre nouvelle, audacieuse et sans précédent.

LR : Bien loin des modèles de républiques antiques donc.

JJ : En effet, ce n’était point l’oligarchique liberté des républiques de la Grèce, morcelées, minuscules et appuyées sur le travail servile. Ce n’était point le privilège superbe de la république romaine, haute citadelle d’où une aristocratie conquérante dominait le monde, communiquant avec lui par une hiérarchie de droits incomplets et décroissants qui descendait jusqu’au néant du droit, par un escalier aux marches toujours plus dégradées et plus sombres, qui se perdait enfin dans l’abjection de l’esclavage, limite obscure de la vie touchant à la nuit souterraine. Ce n’était pas le patriciat marchand de Venise et de Gênes. Non ; c’était la République d’un grand peuple où il n’y avait que des citoyens et où tous les citoyens étaient égaux. C’était la République de la démocratie et du suffrage universel. C’était une nouveauté magnifique et émouvante.

LR : Et pourtant, notre République a connu bien des heurts depuis la Révolution française…

 JJ : On a souvent cru la voir périr. Non seulement après quelques années d’orage elle fût vaincue, mais il semble qu’elle s’effaça à jamais et de l’histoire et de la mémoire même des hommes. Elle fût bafouée, outragée ; plus que cela, elle fût oubliée. (…) Parmi ceux qui firent profession de défendre le monde moderne, de continuer la tradition de la Révolution, la plupart désavouèrent la République et la démocratie. Guizot pût ainsi s’écrier : « Le suffrage universel n’aura jamais son jour. » Comme s’il n’avait pas eu déjà ses grands jours d’histoire, comme si la Convention n’était pas sortie de lui. De même, la brusque résurrection de la République, reparaissant en 1848 pour s’évanouir en 1851, semblait, en effet la brève rechute dans un cauchemar bientôt dissipé.

LR : Mais si elle s’est dissipée, elle a toujours fini par reparaître.

 JJ : L’idée d’un grand peuple se gouvernant lui-même était si noble qu’aux heures de difficulté et de crise elle s’offrait à la conscience de la nation. Une première fois en 1793 le peuple de France avait gravi cette cime, et il y avait goûté un si haut orgueil que toujours sous l’apparent oubli et l’apparente indifférence, le besoin subsistait de retrouver cette émotion extraordinaire. Ce qui faisait la force invincible de la République, c’est qu’elle n’apparaissait pas seulement de période en période, dans le désastre ou le désarroi des autres régimes, comme l’expédient nécessaire et la solution forcée. Elle était une consolation et une fierté. Elle seule avait assez de noblesse morale pour donner à la nation la force d’oublier les mécomptes et de dominer les désastres. C’est pourquoi elle devait avoir le dernier mot. La République a vaincu parce qu’elle est dans la direction des hauteurs, et que l’homme ne peut s’élever sans monter vers elle. Ceux qui, depuis un siècle, ont mis très haut leur idéal ont été justifiés par l’histoire.

LR : La République est donc un idéal autant qu’une conquête politique.

 JJ : Une conquête politique mais aussi sociale ! Car c’est aussi dans leurs relations économiques et sociales qu’il faut faire entrer la liberté vraie, l’égalité, la justice. Ce n’est pas seulement la cité, c’est l’atelier, c’est le travail, c’est la production, c’est la propriété qu’il veut organiser selon le type républicain.
Ainsi, c’est la République qui a permis d’instituer cette assurance sociale qui s’applique à tous les risques, à la maladie, comme à la vieillesse, au chômage et au décès comme à l’accident. Et inversement, c’est par l’incessant effort vers la justice sociale que nous établirons enfin l’ordre vrai et profond dans la société inquiète et tourmentée.

LR : Un ordre social où le travail et le capital ne seraient plus ennemis ?

 JJ : La société d’aujourd’hui, qui met le travail d’un côté, le capital de l’autre, enfante le désordre et l’agitation. Elle ne trouvera son équilibre que dans la souveraineté du travail organisé.

 LR : Comment y parvenir ?

 JJ : La Bruyère disait : Devant certaines misères on éprouve de la honte à être heureux. Devant les iniquités, les souffrances qui tourmentent la société d’aujourd’hui et accablent la classe ouvrière, il y aurait une sorte d’impudence à étaler, dans le jugement d’ensemble porté sur l’évolution française depuis la Révolution, une sorte d’optimisme béat et satisfait. La lutte et la révolution ne sont donc pas terminées ! Heureusement, il y a un optimisme vaillant et âpre qui ne se dissimule rien de l’effort qui reste à accomplir, mais qui trouve dans les premiers résultats péniblement et douloureusement conquis des nouvelles raisons d’agir, de combattre, de porter plus haut et plus loin la bataille.

LR : C’est un optimisme qui semble de moins en moins partagé aujourd’hui…

 JJ : C’est regrettable et je fais partie des optimistes qui croient encore à l’avenir. Tous ceux qui ont lutté, souffert, espéré depuis un siècle, n’ont pas perdu leur effort : leur souffrance n’a pas été vaine ; leur espérance n’a pas été décevante. Le peuple doit croire en ses forces : c’est lui, sous la Révolution française, qui a aidé, qui a obligé la bourgeoisie à en finir avec les prétentions renaissantes de l’ancien régime. C’est lui qui a arraché à la bourgeoisie son privilège étroit pour créer enfin une vaste démocratie politique qui évoluera en démocratie sociale. C’est donc avec confiance que la classe ouvrière, qui a déjà fait dans le passé l’épreuve de sa force, peut aborder les luttes nouvelles.

LR : Le peuple a-t-il seulement encore envie de lutter ?

JJ : Il le faut bien. Entre l’oligarchie capitaliste et la démocratie socialiste, forme achevée de la démocratie républicaine, le combat à fond est engagé. Mais pour réussir, il faut que le prolétariat comprenne bien les leçons de sa propre vie depuis un siècle. C’est par l’effort continu quotidien, c’est par la propagande incessante, qu’il a eu ses premiers succès.
Quand les hautes cimes ardentes et éclatantes s’éteignent, quand la Révolution démocratique et populaire de 1793 et de 1794 pâlit et s’éclipse, quand la généreuse Révolution de 1848 est brutalement supprimée, on peut croire que la nuit est complète ; mais ceux qui regardent au fond des esprits, au fond des âmes, s’aperçoivent que dans la conscience ouvrière l’idéal survit secrètement, et à la moindre ouverture des événements, la lumière jaillit de nouveau. Grande leçon pour tous les gouvernements de répression, quels qu’ils soient, et de quelque nom qu’ils s’appellent. Grande leçon aussi et grand réconfort pour les combattants socialistes, car ils apprennent que l’effort obscur et constant de chacun se retrouve tout entier au jour des grandes crises.

Extraits de discours disponibles sur le site http://www.jaures.eu

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