L’interview dans le passé – Gramsci : « Je hais les indifférents »

Pour ses « interviews dans le passé », LaReprise interroge de grands esprits sur notre époque contemporaine. Pour ce premier entretien, elle a choisi d’interroger Antonio Gramsci, écrivain et théoricien politique italien mort en 1937, auteur des Carnets de prison. Seules les réponses en italique ne sont pas extraits de ses écrits.

LaReprise : Antonio Gramsci, merci de nous recevoir. Nous avons fêter le 27 avril dernier le 78eme anniversaire de votre disparition : comment allez-vous ?

Antonio Gramsci (avec un sourire malicieux) : Je suis en vie, je suis un résistant.

LR : Vous qui avez consacré votre vie à l’engagement politique et au socialisme, quel sentiment vous inspire la montée conjointe, confirmée en France par les dernières élections municipales, de l’abstentionnisme et de l’extrême droite ?

AG (après un temps de réflexion) : Je hais ceux qui ne résistent pas, je hais les indifférents. L’indifférence est le poids mort de l’histoire. Elle opère de manière passive mais elle opère. Ce qui se passe, le mal qui frappe tout le monde, le bien possible qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut engendrer, est moins dû à l’initiative de quelques individus qui travaillent qu’à l’indifférence et à l’absentéisme du plus grand nombre.

LR : L’indifférence est donc selon vous le mal qui ronge notre époque ?

AG : Certains se mettent à pleurnicher de manière pathétique, d’autres blasphèment de manière obscène, mais rares sont ceux qui se demandent : et si moi aussi j’avais fait mon devoir, si j’avais tenté de faire valoir ma volonté, mon avis, est-ce que ce qui s’est passé se serait passé ? Pourtant ils sont rares ceux qui se reprochent leur indifférence, leur scepticisme, et plus rares encore ceux qui regrettent de ne pas avoir prêté leur bras et leur activité à ces groupes de citoyens qui ont combattu et se sont proposé de procurer tel ou tel bien, précisément pour éviter ce mal.

La plupart d’entre eux, au contraire, une fois que les événements ont eu lieu, préfèrent parler d’échecs idéaux, de programmes qui se sont effondrés. Je hais aussi les indifférents en raison de l’ennui que me procurent les pleurnicheries des éternels innocents.

Un homme ne peut vivre véritablement sans être un citoyen et sans résister.

LR : L’indifférence semble toutefois toucher de plus en plus de concitoyens. Comment expliquez vous cette tendance ? 

AG : Il faut que la politique soit au service de nos concitoyens. En politique, l’imagination a un rôle immense, et cette imagination doit être animée par une force morale : la sympathie humaine. Car pour pouvoir subvenir de manière adéquate aux besoins des hommes, il faut ressentir ces besoins ; il faut pouvoir utiliser son imagination pour se représenter de manière concrète la vie de ces hommes, leur travail au quotidien, leurs souffrances, leurs douleurs.

Or les autorités politiques n’ont aucune sympathie pour les hommes. On a affaire à des rhéteurs pleins de sentimentalisme, et non pas à des hommes qui sentent concrètement.

LR : Les hommes politiques et les intellectuels sont-ils donc trop déconnectés de la population ?

AG : En effet. Nous avons perdu l’habitude de penser concrètement, et c’est pourquoi nous ne sommes pas capables de déterminer ce qu’il faudra faire demain. Tout est devenu mobile, instable, fluide.

LR : L’émergence de nouveaux médias, notamment sur Internet, peut-elle permettre d’inverser cette tendance en réarmant idéologiquement nos politiques et en favorisant les conditions nécessaires pour qu’ils développent davantage de « sympathie humaine » ?

AG : Les nouvelles publications, les nouvelles revues ne me donnent pas, ne parviennent pas à me donner la moindre des satisfactions que je recherche. (Il s’arrête un instant, pense peut-être à lareprise) Toutefois, ces lectures me persuadent qu’un grand travail doit encore être mené : un travail d’intériorisation, un travail d’intensification de la vie morale.

LR : Un travail d’intériorisation ?

AG : Oui car c’est nous-mêmes que nous devons changer, c’est la modalité de notre action qui doit changer. Nous sommes empoisonnés par une éducation réformiste qui a détruit la pensée, qui a noyé la pensée, le jugement contingent, occasionnel, la pensée éternelle qui se renouvelle continûment tout en restant inchangée.

LR : C’est donc notre éducation elle-même qui doit être réformée ?

AG : L’éducation civile par la famille.

LR : C’est-à-dire ?

AG : Pour ceux d’entre nous qui ne versent pas dans l’idolâtrie de l’Etat, la famille doit retrouver la seule mission qui est la sienne : la mission morale, vouée à la préparation humaine, celle de l’éducation civile.

La famille actuelle ne saurait accomplir cette tâche. Aujourd’hui, la fonction principale des parents n’est pas d’éduquer, d’apporter aux enfants le trésor d’expériences humaines que le passé nous a légué et que le présent continue à accumuler. Sa fonction consiste désormais à protéger le développement physiologique des enfants, à assurer leurs moyens de subsistance, à assurer leurs moyens pour l’avenir aussi.

La famille doit redevenir ce qu’elle doit être : un organe de la vie morale.

LR : Comment y parvenir ?

AG : Voulez-vous vraiment le savoir ? Ce que je préconise est vieux de près de quatre-vingt ans…

LR : Ce pourrait être une belle proposition en guise de conclusion. Une manière de voir si tout peut ou ne peut pas être repris.

AG : Très bien, c’est vous qui voyez. Au fur et à mesure que l’idée et l’institution de l’Etat se sont renforcées dans l’histoire, les individus ont commencé à acquérir la possibilité et le droit à la sécurité comme à la liberté à l’extérieur de l’institution familiale.

Il faut donc un régime collectiviste où la sécurité et la liberté seront le bénéfice de tous de manière indistincte : les moyen nécessaires pour la protection des enfants seront assurés pour tous et les parents auront la possibilité d’exercer sereinement leur tâche morale d’éducateurs, de relais de la petite torche de la civilisation d’une génération à l’autre, du passé à l’avenir.

LR : Ce sera difficile à reprendre, en effet.

AG : Retenez au moins ce qui précède alors : combattez l’indifférence.

LR : Nous n’y manquerons pas : merci Antonio Gramsci.

Interview réalisée à partir de  l’ouvrage de Gramsci, Pourquoi je hais l’indifférence, trad. M. Rueff, Payot, Paris, 2012

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