L’intellectuel et le politique : trois enseignements du dernier livre d’Olivier Roy

Faire connaître les ressources intellectuelles qui permettent de renouveler la pensée de gauche : c’est le projet de La Reprise. Facile ? En 2012, la victoire de la gauche avait suscité un certain enthousiasme chez les intellectuels, malgré les rappels prudents de la modification du rythme politique et de la montée en puissance des exigences médiatiques. Puis l’enthousiasme a fait place, chez ces mêmes intellectuels, à la déception face à l’impuissance de la gauche. Il devient alors plus tentant que jamais de se replier dans les sphères universitaires, pour les uns, et de juger inutile tout dialogue avec des intellectuels « déconnectés », pour les autres.

Dans ce débat, le passionnant livre d’Olivier Roy, En quête de l’Orient perdu, réaffirme sans détours combien il est essentiel, pour progresser dans le sens d’une politique rationnelle, que le monde intellectuel contribue au débat politique. Mais pas n’importe comment : parler avec le politique, c’est s’imposer des contraintes et des règles, essentielles pour que le point de vue universitaire soit pertinent, tout en restant honnête. Morceaux choisis.

 

  1. Trouver une juste distance

S’impliquer sans se compromettre : l’équilibre qu’identifie Olivier Roy exige de comprendre la légitimité propre du politique, qu’il tire de la démocratie, aussi faillible soit-elle, tout en réaffirmant l’indépendance indispensable à la réflexion intellectuelle.

« Quand l’intellectuel se transforme en expert et qu’il cesse de définir la finalité de l’action pour s’en tenir aux modalités, est-ce qu’il ne trahit pas sa fonction de « clerc » ? Donc la question n’est pas d’éviter la politique (…), mais de laisser ou non la politique décider de la finalité de l’action, d’abord, et ensuite des modalités d’intervention de l’intellectuel en politique (…). Il y a en fait trois attitudes possibles devant la demande d’expertise : l’évitement (rester purs), la complaisance (faire ce qu’on attend de vous), la gestion distancée (maîtriser l’usage de l’information qu’on donne, ce qui veut dire paradoxalement s’impliquer encore plus dans la décision politique). » (p. 192-193)

 

  1. Comprendre les différences de rythme

Sans céder à la glorification de la décision politique pour elle-même, Olivier Roy propose une compréhension des exigences propres, des spécificités du politique : « L’ordre du politique n’est pas celui de l’universitaire ou de l’intellectuel. C’est celui de la décision, de la décision immédiate et de la décision sans nuances » (p. 227). En particulier, la question du rythme politique a profondément transformé le rapport entre politiques et experts. « Il faut penser, aujourd’hui, le retour de la rationalité dans la gestion d’une fausse urgence. Je dis « fausse », car elle est permanente. » (p. 224).

Cette nouvelle temporalité politique creuse le fossé entre une exigence intellectuelle portée sur la complexité et l’interdépendance, et l’accent mis sur le caractère opérationnel des préconisations. « Le professeur qui répond à une demande du politique en commençant par dire : « C’est plus compliqué que ça » a intérêt à expliquer très rapidement non seulement en quoi c’est plus compliqué, mais surtout pourquoi il faut s’intéresser à cet excès de complexité du point de vue du décideur, et non du point de vue de sa propre rigueur intellectuelle de professeur. » (p. 231) In fine, il s’agit « d’élaborer un espace de compréhension commun, un paradigme qui fasse sens pour les deux, même si c’est dans une perspective pratique différente » (idem).

 

  1. Adapter le format

Pour aboutir à ce paradigme commun, toutefois, le diable se niche dans les détails – et avant tout dans le format, qui n’est jamais loin du formatage…

« J’ai appris à faire de la « production think tanks » : des analyses de fond en quelques pages, qui proposent des conclusions ou des recommandations immédiates à l’usage des politiques, c’est-à-dire que j’ai fait ce que les universitaires en général ne savent pas faire. Ils peuvent fournir d’excellentes analyses politiques de telle ou telle situation, mais sont incapables de faire des recommandations pour les six mois à venir. Ils produisent pour les politiques, paradoxalement, un discours normatif et volontariste, parfois très affectif, dont les décideurs ne peuvent pas faire grand-chose dans l’immédiat (or le temps compte) : par exemple, « il faut résoudre le conflit israélo-palestinien pour éviter la radicalisation des banlieues ». » (p. 193)

Mais adapter le format, ce n’est pas nécessairement rogner sur le contenu. « Mes analyses étaient les mêmes que dans mes livres universitaires, mais calibrées pour être lues par des « décideurs ». (…) La consultance, c’est la répétition, car c’est l’immédiat : faire une note pour le lendemain matin sur un sujet que l’on a déjà traité dix fois, toujours pour le lendemain matin. » (p. 225-226).

L’indépendance intellectuelle et la contrainte politique : un projet d’ampleur pour ce site ! Le tout sans jamais tomber dans la facilité d’un langage politique stéréotypé, dans les replis duquel se cachent bien souvent présupposés et préjugés… Le mot du mois nous le rappelle.

Laisser un commentaire