L’essence du néolibéralisme

Il y a dans les analyses que l’on fait de l’état social des sociétés néolibérales une erreur bien trop souvent commise, qui tend à transformer un discours pseudo-critique en légitimation nette dudit néolibéralisme, par incapacité à se représenter ni ce qu’est son essence, ni le rapport de forces social qu’il a pour rôle de légitimer.

La façon qu’ont certains médias dominants de présenter le « revers de la médaille » de la pseudo-réussite allemande est à bien des égards symptomatique de cette pratique. Quand on affirme qu’Angela Merkel doit relever le défi que constitue aujourd’hui la situation dramatique des classes les plus pauvres de son pays, ou, si l’on parle de la France, quand on dit que François Hollande doit relever le défi du chômage, on cherche à donner à des idéologues du néolibéralisme des idées qu’ils n’ont absolument pas. Il n’y a rien de plus faux que de dire qu’Angela Merkel va (ou doit même) chercher à résoudre ces problèmes, puisqu’ils sont les premiers appuis de sa politique. Allons droit au but : l’enrichissement exponentiel d’une partie des entreprises allemandes et des plus grands détenteurs du capital, dont le néolibéralisme fait son but premier, puisque l’investisseur est considéré par lui comme la clef unique du salut pour l’ensemble de l’économie, et par extension de la société, a pour condition même la paupérisation extrême d’une partie de la main d’œuvre et la flexibilisation maximale de ses conditions d’exploitation. Par les commentaires franchement bas de plafond qui font de ces caractéristiques essentielles du néolibéralisme des « défis à relever » par les dirigeants actuels de la France ou de l’Allemagne, la presse dominante ne fait que montrer son incapacité totale à analyser les objectifs politiques des tenants d’une idéologie qu’elle partage pourtant le plus souvent, ce qui pourrait d’ailleurs nous pousser à nous demander s’il s’agit effectivement d’une totale incompréhension de la situation ou d’une fausse naïveté complice.

On ne peut de fait dissocier les évolutions structurelles d’une société et les politiques qui y sont menées, ni ignorer les rapports de causalité qui lient ces différentes dynamiques (ici la paupérisation accélérée d’une partie de la population et l’enrichissement extrême d’une autre). Le taux élevé de salaires très faibles en Allemagne n’est pas un effet collatéral des politiques menées par la droite dans ce pays (depuis Schroeder jusqu’à Merkel), mais la condition même de l’enrichissement d’une minorité des plus favorisés dans la société. Autrement dit, il n’y a aucun défi pour Angela Merkel, qui applique absolument et avec réussite tout son programme politique. Le problème se pose avec la même acuité lorsque Pierre Gattaz explique sans sourciller que l’une des priorités du Medef est d’affronter le chômage, quand ce dernier est au contraire la meilleure machine à faire pression sur le salariat et à ronger ses droits (sous prétexte de créer de l’emploi, alors qu’il ne s’agit que d’exploiter plus encore la main d’œuvre). On voit d’ailleurs très bien que la seule façon de faire baisser le chiffre théorique du chômage, si l’on reste dans un cadre néolibéral, comme en Allemagne, est de multiplier les travaux à temps partiel (et parfois à temps complet) dont les revenus associés sont totalement insuffisants pour survivre : autrement dit on a le choix entre le chômage ou l’esclavage. Et tant que l’on persistera dans l’établissement d’un régime capitaliste néolibéral, ce sera l’un ou l’autre.

Les conditions de l’esclavagisme (comme les jobs à 1 euro) n’étant pas encore réunies en France, le taux de chômage restera donc haut. Et un jour peut-être, quand les partis de droite qui se succèdent au pouvoir auront détruit tout ce qui reste de droit du travail, on pourra voir ce chiffre baisser, et encore, peut-être seulement, car il n’est pas dit que les sociétés européennes survivent à une telle précarisation de leur population : l’Allemagne ne tient ce modèle que parce qu’elle peut vendre à ses voisins. Cela ne durera pas. Ainsi, lorsque Pierre Gattaz, patron du Medef, dit  vouloir combattre le chômage (il a récemment annoncé ses « mesures » pour créer un million d’emplois), il dit en réalité pour celui qui sait lire les sous-titres que son objectif est la flexibilisation totale et la paupérisation de la main d’œuvre, aptes à créer les conditions d’un profit maximal, la lutte contre le chômage ne servant que d’argument bien commode pour arriver à cette fin. Et c’est la mise en concurrence des économies européennes au sein de l’UE, que, dans un total détournement du sens des mots, la presse et les politiques appellent la « coopération » européenne, qui justifiera la mise en place de ces structures : il faut être compétitif !

Autrement dit, Pierre Gattaz a besoin du chômage, tout simplement (sans compter qu’il n’y a rien de tel pour faire pression sur le salariat que la situation qui permet à l’employeur de dire à son salarié « Si t’es pas content, y’en a dix dehors qui attendent pour prendre ta place »). L’idée selon laquelle une meilleure redistribution des richesses pourrait faire repartir la consommation (qui doit elle-même être pensée sous de nouvelles formes plus écologiques) et relancer l’économie n’existe bien entendu pas dans cette vision néolibérale du monde, de sorte que le maintien d’un chômage élevé est primordial pour la réussite de leur objectif tout ponctuel et personnel qu’est le seul profit. La morosité de la consommation intérieure n’intéresse d’ailleurs guère le Medef, dont les intérêts sont tournés entièrement vers l’enrichissement des grandes entreprises et du capital, que l’économie réelle ne concerne que bien peu, soit parce que leur mainmise sur un secteur donné est telle que les aléas du marché français sont de peu d’importance, soit parce que l’exportation est leur principal revenu, soit encore parce qu’elles visent les marchés de luxe tout à fait florissants dans ce contexte de crise (l’enrichissement exponentiel des plus riches fonctionnant à la fois, dans ce cas précis, comme un objectif et comme un moyen, puisqu’il crée aussi les conditions favorables d’une augmentation de la consommation dans un marché très précis, celui des produits de luxe : on boucle alors un cercle « vertueux »), soit enfin parce que ces entreprises font l’essentiel de leurs revenus dans la sphère financière.

Il existe en réalité dans cette vision néolibérale deux façons d’aborder un problème économique : soit l’identifier comme un problème structurel, soit en faire une sorte d’événement malchanceux ou  d’aléa de l’histoire avec lequel il faut composer, et dont la responsabilité ne peut (et ne doit) être établie.

Ainsi les déficits publics ou le chômage seront, dans cette vision néolibérale, des phénomènes structurels, liés à un manque de compétitivité de l’économie et à un Etat qui « dépense plus qu’il ne gagne » (pour la protection sociale avant tout), auxquels il existera donc des réponses parfaitement établies et soi-disant efficaces : baisse des dépenses publiques, flexibilisation de la main d’œuvre, exonérations fiscales aux entreprises. Autrement dit, sont considérées comme un problème structurel les dynamiques économiques qu’on arrive à imputer à un système de pensée différent du néolibéralisme, à savoir ici la conception de gauche de l’Etat, social et voué à la redistribution des richesses. En revanche, la crise économique dans son ensemble et l’instabilité de la finance ne seront finalement que des aléas ponctuels (au mieux dira-t-on que certains abus de la finance ont pu la faciliter, en se gardant bien d’y changer quoi que ce soit) et donc des phénomènes en rien structurels, car les considérer comme tels pousserait à remettre en cause le cadre néolibéral. Ainsi sont structurels les « problèmes » qui gênent l’épanouissement de l’ordre néolibéral, et ponctuels (voire plus ou moins aléatoires, ou même magiques) ceux qui découlent pourtant des structures mêmes du néolibéralisme.

Or le chômage lui-même, ainsi que les déficits publics (en grande part liés au chômage), sont le premier effet de masse des structures néolibérales dans lesquelles nous vivons et dont l’objectif unique est la recherche du profit maximal (aucun actionnaire ne s’en cachera pour le coup), puisque l’extraction toujours plus grande d’une part conséquente du capital de l’économie réelle, la concentration extrême de celui-ci dans les mains d’une toute petite élite au détriment des classes moyennes et populaires, la contraction accélérée de l’investissement public et les défaillances de plus en plus grandes de notre système de redistribution des richesses sont tout à la fois les causes premières des blocages de notre économie et les objectifs principaux du modèle néolibéral.

On pourrait tout simplement conclure en disant que les dysfonctionnements de l’économie néolibérale n’en sont pas, du moins à court terme : ils ne sont pas les effets collatéraux malheureux du système économique, mais les fondements structurels de l’ordre économique néolibéral, pour lequel la main d’œuvre n’est que la variable d’ajustement privilégiée et dont la précarisation extrême est l’objectif ultime dans sa quête du profit maximal. D’aucuns diront que cette logique ne peut durer éternellement car la contraction de l’économie dans une zone aussi étendue et riche que l’Europe ne peut que mener à une instabilité économique majeure, ce à quoi les chantres du libéralisme répondront par les pays en voie de développement, réponse à tout dès qu’il s’agit de penser à long terme (ce qu’il ne savent du reste pas faire). Cela sera toutefois affirmé sans penser que les troubles sociaux en germe dans des sociétés où les inégalités de richesses sont si grandes semblent mille fois plus menaçants là-bas que dans les pays développés, et sans rappeler qu’en fin de compte tout réel développement dans ces pays dépend de victoires du contraire même de l’idéologie néolibérale, c’est-à-dire de processus de redistribution massifs et d’investissements publics pour le développement. La distinction entre croissance et développement n’est d’ailleurs pas faite par les néolibéraux et il est bien des endroits dans les pays en « voie de développement » où la croissance n’induit pas un développement comparable.

Par ailleurs, ce problème structurel de défaillance généralisée de l’économie par l’appauvrissement trop systématique des peuples des pays développés oblige à regarder à trop long terme pour que cela soit réellement considéré comme une question à traiter par les intérêts financiers. A cela nous pourrions ajouter les perspectives assez dramatiques que l’on doit attendre pour l’environnement et nous avons là les deux réels dysfonctionnements de fond du néolibéralisme, c’est-à-dire ceux qui pourraient mettre à bas son système économique, mais seulement à long terme : un marché contracté par l’appauvrissement trop systématique du salariat et la question environnementale. Toutefois, ces deux dysfonctionnements de long terme étant les conditions de la réussite des objectifs de cette idéologie à court terme, il n’est pas question d’y changer quoi que ce soit. Tout le reste (chômage, précarisation de la main d’œuvre…) est bien le contraire d’un dysfonctionnement du modèle néolibéral, mais plutôt la condition même de la perpétuation du système de domination sur lequel il repose (et donc, en définitive, de sa survie), que l’on aimerait nous faire passer pour des « problèmes » à corriger afin de nous faire croire que le néolibéralisme contient en lui-même l’idée qu’il faudrait lutter contre la pauvreté, et qu’il suffit de la mettre en œuvre à côté, quand il n’en est bien entendu rien.

Ainsi, parler de « défi » à relever à propos des catastrophes sociales induites par les structures néolibérales revient à une incapacité à percevoir un modèle économique et politique dans sa globalité. Ce serait comme expliquer que les sociétés esclavagistes devaient affronter le défi des conditions de vie de leurs esclaves, alors même que c’est justement parce que l’esclave est une main d’oeuvre absolument exploitable que ces économies existent : il n’y a pas de changement à la marge d’un système esclavagiste, il est esclavagiste ou ne l’est pas, et on ne l’aménage pas. Croire que l’on peut aménager le néolibéralisme pour le rendre plus humain et moins inégalitaire relève de la même chimère nocive, qui consiste à imaginer qu’un modèle tout entier construit autour de l’accroissement maximal des profits des investisseurs pourrait être aménagé pour être plus redistributif. C’est en définitive la négation même du rapport de force social qu’il implique entre les peuples et le capital, et donc, par extension, sa bien sage perpétuation. Il n’y a pas de dommage collatéral, ni d’ « inconvénient » à corriger : le néolibéralisme est un bloc cohérent dont chaque élément est nécessaire à sa survie en tant qu’idéologie mise au service d’une élite financière. La paupérisation accélérée des classes populaires et moyennes est l’essence même du néolibéralisme, en tant que cadre idéologique posé à l’enrichissement maximal de la classe la plus riche. On ne corrige pas son essence.

Laisser un commentaire