Les partis de gauche doivent-ils suivre la voie de Syriza pour sortir de la crise ?

Fabien Escalona, ATER et doctorant en science politique à l’IEP de Grenoble, est spécialiste des évolutions de la social-démocratie et de la gauche en général, notamment en Europe. Il a notamment corédigé un handbook sur l’état de la social-démocratie dans les pays de l’Union Européenne. Il écrit pour de nombreux sites, dont Médiapart, Slate… et Lareprise. Nous l’avons interrogé pour savoir si Syriza pouvait constituer une alternative crédible à la social-démocratie et donner quelques idées à nos partis de gauche en France.

Tous les partis de gauche en Europe sont-ils en crise ?

Non, du moins d’un strict point de vue électoral. Aux élections européennes de mai 2014, la social-démocratie dans son ensemble a certes poursuivi son déclin, mais la gauche radicale a progressé et les Verts se sont maintenus. Si l’on descend au niveau national, le tableau d’ensemble est celui d’un déclin électoral pour les partis de centre-gauche, mais quelques-uns sont plutôt en dynamique. C’est par exemple le cas du Parti Démocrate de Matteo Renzi, même si sa force provient surtout de l’état piteux dans lequel sont ses concurrents. Du côté de la gauche radicale aussi, les situations sont contrastées d’un pays à l’autre : elle stagne en Allemagne et en France, mais nous venons de vivre une victoire historique de Syriza en Grèce, tandis que de grands espoirs sont placés dans Podemos, qui a réalisé une percée significative en Espagne à l’occasion du dernier scrutin européen. C’est d’ailleurs une caractéristique et peut-être un problème de l’Union Européenne en tant que système politique : les évolutions de la vie politique –mais aussi sociale et économique !– sont désynchronisées d’un Etat membre à l’autre.

Au-delà des aspects purement électoraux, la crise est cependant plus générale d’un point de vue idéologique et programmatique. C’est particulièrement visible depuis 2008. Toute une configuration du capitalisme contemporain, et incidemment de la zone euro, a perdu de sa relative cohérence : cela veut dire que les déséquilibres en son sein ne peuvent plus être gérés par les institutions et rapports de forces cristallisés depuis les années 1980. C’est une situation pleine d’incertitudes mais aussi, quelque part, une fenêtre d’opportunité pour des forces de transformation. Face à cela, les sociaux-démocrates ne sont pas parvenus à proposer une autre cohérence au modèle qui se désagrège sous nos yeux, hormis une forme de néo-keynésianisme continental en réalité pleine de contradictions. C’est un problème que nous évoquons avec Mathieu Vieira, dans une note parue à la Fondation Jean Jaurès sur la famille social-démocrate des années 2000. Pour le dire autrement, l’économie politique de la social-démocratie est restée anachronique par rapport à la crise que l’Europe traverse. S’agissant de la gauche radicale, la conscience du niveau des enjeux y est peut-être plus vive, mais les moyens lui manquent encore pour produire des réponses complètes et convaincantes, d’autant qu’il s’agit d’une famille de partis encore émergente, qui bute sur sa diversité et sur diverses ambiguïtés (comme à propos du productivisme et de l’intégration européenne).

Comment la crise a-t-elle conduit à recomposer la gauche en Europe ?

On ne peut établir de lien causal entre crise et recomposition de la gauche que dans certains cas. En France, par exemple, même si le PS est resté le parti dominant, la constitution du Front de Gauche a été un processus important et nouveau. Pourtant, il résulte de tentatives anciennes, qui ont abouti grâce à la réunion de plusieurs conditions non imputables à la crise elle-même (défection de Jean-Luc Mélenchon, évolution de la direction communiste, etc.). Les cas les plus probants restent ceux de l’Espagne et de la Grèce. La violence de la crise, la perte de légitimité des partis dominants, l’ampleur des mobilisations populaires… ont favorisé l’essor de partis de gauche radicale, qui ont prouvé (comme Syriza) ou menacent (comme Podemos) de dépasser la social-démocratie dans les urnes.

Dans ces cas-là, la crise est un facteur de recomposition dans la mesure où elle érode (voire détruit) les liens entre des fractions larges de l’électorat et le parti de gauche considéré comme le débouché le plus « naturel » et « efficace » de toute une série d’aspirations à la justice, à l’égalité, au bien-être, à l’éducation… En somme, la crise peut saper la force de l’évidence, notamment celle du fameux « vote utile », en minant la croyance collective dans le fait que tel parti est celui vers lequel la grande masse des citoyens se dirigera en toute probabilité. Plusieurs politistes grecs soulignent d’ailleurs que l’option de Syriza est devenue sérieuse le jour où Tsipras a réclamé des suffrages non plus simplement pour protester contre l’austérité ou punir le Pasok, mais bien pour gouverner à sa place.

Cette dernière remarque amène à insister sur le fait que même en cas de crise violente, il faut des acteurs capables de « profiter » du moment, parce qu’ils sont munis d’une vision du monde et d’une stratégie adaptées. Syriza a su faire au moins en partie ce travail, Podemos s’y essaie avec un certain succès pour l’instant, mais ce n’est par exemple pas le cas au Portugal, alors que ce pays a aussi subi une forte brutalisation sociale.

Les nouveaux partis de gauche, nés de mouvements populaires, peuvent-ils durer ? En quoi sont-ils différents de nos vieux partis d’extrême gauche ?

Podemos, construit à partir des « marées » populaires contre l’austérité pour leur donner un débouché politique, reste une exception. En revanche, il partage des traits avec d’autres partis de la gauche radicale, qui les distinguent des formations d’extrême-gauche traditionnelles. Ces dernières sont davantage marquées par une culture minoritaire, qui accorde moins d’importance aux luttes électorales, et garde comme horizon (indéterminé…) le dépérissement de l’Etat suite aux coups de boutoirs du pouvoir populaire. Les partis du cœur de la gauche radicale contemporaine se distinguent aussi des partis communistes les plus orthodoxes, dont beaucoup pointent le sectarisme et la rigidité doctrinale. Ces derniers dédaignent en effet les nouvelles formes de contestation qui ne sont pas issues du mouvement ouvrier traditionnel, et reposent essentiellement sur des électeurs vieillissants.

En comparaison, les partis de gauche radicale, y compris ceux qui ont une dimension « mouvementiste » comme Podemos, me semblent plus adaptés aux évolutions sociologiques des sociétés contemporaines. Ils peuvent bien sûr disparaître en cas de conflits non contrôlés entre les diverses organisations, factions et/ou cultures qu’ils abritent, se brûler les ailes à l’épreuve du pouvoir… mais « toutes choses égales par ailleurs », si je puis dire, je serais plus optimiste pour leur avenir que pour celui des PC non rénovés.

Les pistes proposées par les nouveaux partis émergents, notamment sur le plan économique, sont-elles crédibles auprès des populations ?

Visiblement oui, si l’on en juge par leurs progrès dans les urnes et dans les enquêtes d’opinion. En revanche, certaines pistes non endossées par les partis dont vous parlez mais par certains de leurs courants, sont encore rejetées : par exemple la sortie de l’euro, prônée par une partie de l’aile gauche de Syriza. Pour autant, il faudrait se garder de considérer qu’un seuil prédéfini de radicalité serait inscrit dans l’opinion. S’il existe, ce seuil est en fait forgé par les différents acteurs du système partisan mais aussi par des acteurs externes. Dans le cas des pays d’Europe du Sud, les pressions de l’Union Européenne expliquant aux peuples qu’ils ont intérêt à choisir les bons dirigeants, font partie de cette bataille pour l’attractivité des options économiques. En somme, même s’il est vrai que Podemos et Syriza ont partiellement « dé-radicalisé » leurs programmes pour ne pas effrayer l’électeur médian, ils ont aussi réussi à attirer à leurs solutions toute une partie des citoyens.

Composition du total gauche des suffrages en Grèce (Gauche=100%), 2004-2015 (@Slate.fr)

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Quelles sont les réponses qui séduisent chez ces nouveaux partis de gauche ? Cela est-il applicable en France ?

Les réponses qui séduisent le plus concernent d’un côté la restauration de la souveraineté populaire, et de l’autre l’abandon de la logique de « dévaluation interne » qui se traduit par de véritables drames humains. Dans la mesure où l’austérité en France ressemble davantage à une douce violence qu’à un choc brutal, l’urgence qui sous-tend les programmes de Syriza et Podemos est certes moins prégnante. D’autre part, une large partie de l’électorat est travaillée par les enjeux d’immigration et d’insécurité, politisés depuis trente ans dans notre pays, dont les difficultés se voient interprétées selon une grille de lecture identitaire.

Pour les partis de la gauche radicale française, il y a donc une double bataille à mener : celle de la crédibilité du programme, mais aussi celle des enjeux qui structurent la compétition politique de la nation. Une fois ces réserves émises, je crois qu’un programme mettant la question démocratique en son cœur et proposant de construire un nouveau modèle de développement humain, peut tout à fait être présenté de manière attractive.

Les partis de gauche peuvent-ils encore exister et proposer des réponses crédibles dans le cadre des traités européens ?

C’est la grande question. Là encore les choses ne sont pas figées. Je suis le premier à rappeler que les institutions comptent, et qu’elles sont très pénalisantes pour tout projet de gauche de transformation sociale aujourd’hui. En même temps, le bloc de la classe dirigeante européenne n’est pas homogène et des différences peuvent être exploitées, par exemple entre l’actuel directeur de la Banque centrale européenne (BCE) et Angela Merkel. De fait, la BCE a mis en œuvre des politiques non conventionnelles qui déplaisaient à cette dernière.

Cela dit, c’est un des traits des élites européennes actuelles que de rogner sur les principes structurant la monnaie unique, mais toujours « trop peu et trop tard », des fois que des gouvernements soient encouragés à mener des politiques véritablement alternatives. Pour qui veut revenir sur le primat de la concurrence ou sur l’exposition des politiques économiques aux verdicts de la finance de marché, le design institutionnel de l’UE et de la zone euro représente bien un blocage. Quant aux alliés à trouver dans le jeu intergouvernemental, leur présence dépend de décisions autonomes et non simultanées des 27 autres corps sociaux qui sont rassemblés dans l’Union.

Autrement dit, sauf conjoncture exceptionnellement favorable suite à un raz-de-marée progressiste dans toute l’Europe (alors que la droite y est structurellement majoritaire depuis des années !), je ne vois pas d’autre solution qu’une forme de désobéissance aux règles en vigueur, aux résultats très imprévisibles. Au-delà des difficultés qui touchent tous les pays riches, il y a donc une difficulté propre à l’architecture institutionnelle issue de l’intégration européenne.

Quelles forces peuvent offrir une alternative en France ? Entre le Front de gauche et le PS, y a-t-il une place pour d’autres acteurs ?

Si ces acteurs prennent une place, ce sera probablement au détriment du Front de gauche et/ou du PS. On voit bien la dynamique de substitution qui a eu lieu en Grèce et qui pourrait se produire en Espagne. J’aurais tendance à penser qu’il faudra un événement catalyseur pour que les diverses cultures et organisations de la gauche actuelle se recomposent de façon dynamique. Il faudra un nouveau langage, de nouvelles figures, et surtout des initiatives concrètes. Il ne faut pas négliger que Syriza, dont l’appareil est encore modeste, s’est implanté dans la société en organisant ou en accompagnant des mécanismes de solidarité, d’activité autonome par la base.

Que peut changer la victoire de Syriza ?

Au-delà des éventuels changements pour le peuple grec, il se joue bien quelque chose au niveau européen : la remise en cause de la « dévaluation interne » comme réponse à la crise dans les pays périphériques du capitalisme européen. Plus profondément encore, se pose la question de ce que des mécanismes démocratiques (ici, une élection en Grèce) peuvent encore permettre d’obtenir dans la zone euro et sur un continent exposé à la libre circulation des capitaux. Si Syriza obtient de véritables concessions de l’Allemagne, un précédent sera créé, qui fera tanguer encore plus le cadre institutionnel et réglementaire de la monnaie unique. La première manche de négociations n’a pas vraiment produit ce résultat. Une sorte de trêve provisoire de quatre mois a été conclue, mais sur les bases du programme déjà existant liant la Grèce à ses créanciers. Si Athènes n’est pas libérée de certaines conditions draconiennes, si elle n’arrive pas à négocier une restructuration que des économistes de tous bords jugent indispensable, cela sera la preuve de la rigidité de fer du système politique européen. Pour les gauches alternatives, les leçons stratégiques à en tirer seront douloureuses.

Finalement, qui sortira vainqueur de la crise de la gauche : la social-démocratie ou une voie plus à gauche ?

La social-démocratie est davantage insérée dans le club des partis de gouvernement. Même affaiblie, elle peut continuer à jouer un rôle de « parti pivot » tant qu’un système politique résiste à ses opposants intérieurs : les cas des Pays-Bas ou de la Finlande seront intéressants à suivre. Elle peut aussi profiter de ce statut pour durcir l’accessibilité à ce système et s’y garantir une place privilégiée : c’est la visée stratégique que poursuit actuellement Matteo Renzi, avec un certain succès, il faut en convenir. Cette famille politique a donc un avantage institutionnel indéniable, qui a peut-être plus d’importance aujourd’hui que la faculté d’adaptation dont elle a jadis fait preuve, et qui semble s’être épuisée.

A priori, le destin d’une gauche radicale et/ou écologiste autonome sera plus tranché. Soit elle parvient à briser par endroits le carcan « austéritaire » et celui d’un modèle productiviste insoutenable, et alors un nouveau cycle expansif de luttes sociales et politiques s’ouvrirait vraisemblablement ; soit elle échoue, et pourrait alors s’enfoncer dans la marginalité dont certains de ses membres ont réussi à s’extraire.


Du même auteur, pour Slate, lire « Podemos, Syrisa, et les autres sont-ils antisystème ? Pas si simple … »

Pour un éclairage sur Podemos, écouter en podcast l’émission Un jour dans le monde du 30 janvier dernier sur France Inter

 

Une réflexion sur “Les partis de gauche doivent-ils suivre la voie de Syriza pour sortir de la crise ?

  1. La France pourrait elle être gouvernée par la gauche radicale sans avoir essayé l’extrême droite ?
    Contrairement à la Grèce et à l’Espagne.

    Le risque est là aujourd’hui.
    Seule une gauche unie avec des forces reequilibree pourrait encore servir de rempart

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