Les entretiens de La reprise – Achraf Ben Brahim: « Les partis politiques sont une forme de machine qui broie les idées »

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Achraf Ben Brahim est l’auteur d’Encarté ! Mon immersion dans les partis politiques. Passionné par la vie politique française, cet étudiant en droit et en sciences politique a entrepris durant de longs mois une immersion dans les dix principaux partis politiques, afin de connaître par lui-même le système de la Ve république. La Reprise a souhaité l’interroger pour mieux comprendre ce qu’il en avait retenu.

Lareprise (LR) : Achraf, comment en es-tu venu à écrire Encarté ! ?

Achraf Ben Brahim (ABB) : Cela n’avait rien de naturel au départ : je n’étais pas Français, j’étais à peine majeur et je venais de Sevran, une ville de banlieue du 93. Bref, j’étais un jeune de cité comme les autres et la politique n’était pas ma priorité. Et puis en 2012, j’ai suivi un ami, un citoyen sevranais comme les autres, pas un politicien, et j’ai fait campagne pour lui, contre les candidats des partis. Malgré une bonne campagne, il a fait un résultat catastrophique. C’est là que je me suis dit : pour gagner, il faut un parti. J’étais curieux, j’avais besoin de voir, alors je les ai tous essayés : au départ, je ne voulais donc pas écrire un livre, je voulais juste choisir le parti qui me correspondait le mieux.

LR : Dans cette plongée au cœur des partis, quel fût ton premier bilan ?

ABB : Il y a en gros deux grands types de partis : les partis populaires et les partis de gouvernement. Dans les premiers, les militants constituent une famille, ils sont convaincus par la ligne du parti, ils aiment se retrouver, tracter, boire un verre ensemble et peuvent même être des candidats naturels de leur parti. Dans les seconds en revanche, les militants sont des courtisans corvéables. Ils sont d’abord là pour servir et réaliser les tâches ingrates ; ils peuvent être consultés mais n’ont que peu de chance d’être écoutés ou d’être candidats à leur tour. Entre les deux, il y a le FN, qui dispose d’une base militante très soudée mais qui reste dirigé par une toute petite caste.

LR : Et s’il fallait leur trouver un point commun ?

ABB : Il n’y a pas un seul parti où tu fais de la politique ! C’est le principal problème que je dénonce. Quand tu es encarté, tu es là pour propager la parole de ton parti. Tout esprit critique est mal venu, sinon tu dégages. Les partis sont en fait une forme de machine qui broie les idées, une machine qui l’emporte sur l’esprit critique et la réflexion.

LR : Dans ton livre, tu insistes longuement sur ton expérience au FN. Qu’est-ce qui t’a le plus impressionné chez eux ?

ABB : Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est leur esprit de convivialité, de famille. Là-dessus, ils sont vraiment très forts. C’est sans doute en partie lié à l’histoire du parti : les militants se protègent mutuellement. Cet esprit de camaraderie se noue lors de réunions, très fréquentes – et toujours payantes ! – mais il arrive aussi souvent que les militants se retrouvent en dehors, juste par plaisir, entre amis ! Entre militants, on parle d’ailleurs très peu de politique. Ce sont les cadres du FN (une infime minorité) qui fixent la ligne. Les militants la prennent telle qu’elle et la soutiennent quoi qu’il arrive, mais eux, ce qu’ils aiment, c’est se retrouver, boire un coup, parler de la famille.

LR : Aujourd’hui, tu votes pour qui ?

ABB : Je viens juste d’être naturalisé, alors les régionales, ça va être une première pour moi. Aucun parti politique ne m’a séduit à l’issue de mon expérience mais je vais quand même voter ! En fait, je vais voter blanc.

LR : Donc cette expérience est un échec ?

ABB : Au contraire, j’ai beaucoup appris, je me suis politisé. La politique, ça n’est pas uniquement les partis et les commentaires politiques ! Maintenant, je vais sur Legifrance, sur LCP, je regarde les rapports des corps d’inspection, je vais regarder ce que mon député a voté, ses prises de position…

LR : Crois-tu aux mouvements citoyens ?

ABB : Oui, si on a conscience de leurs limites. Ils font émerger de bonnes questions mais il leur manque aujourd’hui les financements et l’expertise pour s’imposer dans les élections. Je crois en fait davantage aux lobbies citoyens autour d’actions concrètes : il faut que les gens se réunissent en syndicats, en associations, et qu’ils agissent sur des points précis, localement, en créant des rapports de force avec leurs élus. Pour moi, c’est ça la véritable action politique. Et ça s’explique assez naturellement : dans une association tu vois directement les conséquences de ton implication, pas dans un parti politique.

LR : Au regard de ton expérience, quelle réforme te paraît la plus urgente ?

ABB : Je pense qu’il faut faire une refonte en profondeur des cours d’éducation civique. Notre école doit préparer chaque enfant à devenir de véritables citoyens. Cela doit commencer dès la 6ème, via des rencontres avec les élus, des initiations pour savoir ce qu’est un budget municipal, des visites dans les institutions, … Il faut former des citoyens plus impliqués et donner à chaque Français le goût de la chose publique. Je viens de Tunisie et vous ne vous rendez pas suffisamment compte, en France, de la chance que vous avez de pouvoir exprimer vos opinions librement. C’est quelque chose qu’il faut absolument entretenir et dont il faut profiter.

LR : Penses-tu que des cours d’éducation civique suffiraient à donner davantage envie de voter ? La lassitude vis-à-vis de la classe politique ne gagne-t-elle pas également les citoyens déjà formés et politisés ?

ABB : Évidemment, mais l’abstentionnisme s’explique aussi pour d’autres raisons, parce que l’offre politique est insatisfaisante. C’est un autre sujet, même s’ils sont connectés. Or indépendamment de la qualité de l’offre politique proposée, on n’imagine pas le peu de connaissance politique des jeunes en général…

LR : Est-ce que c’est un mal qui ne touche vraiment que les jeunes, dont tu fais d’ailleurs partie…

ABB : Non, c’est vrai que ça va bien au-delà, c’est vraiment un problème de lassitude et de manque d’information généralisé. On n’imagine pas l’ignorance politique de nos concitoyens en général. Dans mon livre, je raconte une anecdote : un jour, j’ai décidé d’interroger les gens au hasard, dans la rue, pour savoir ce qu’étaient pour eux la Cour des comptes ou Bernard Cazeneuve. J’ai eu droit à des réponses incroyables… On m’a même répondu que la première était un jeu de Fort Boyard et le second un animateur télé.

LR : Former des citoyens à l’école, c’est donc pour toi la priorité. Mais cela ne peut pas être suffisant si on n’améliore pas l’offre politique…

ABB : C’est vrai. J’ai le sentiment qu’on manque d’hommes d’Etat et de grands mouvements de pensée, de grandes orientations politiques. Avant, on était gaulliste, on croyait en une politique, on adhérait à un courant de pensée. Aujourd’hui, quand on est sarkozyste, c’est qu’on soutient un individu, qu’on aime l’image qu’il incarne.

LR : On doit donc attendre le retour de grands hommes ?

ABB : Pas seulement : il faut aussi favoriser l’émergence des citoyens engagés. Aujourd’hui, le citoyen lambda, à moins de devenir apparatchik ou énarque, ne peut prétendre à une investiture ! Pour casser le monopole des partis, il faut permettre l’émergence des individus et des lobbies citoyens que j’évoquais. Plusieurs solutions existent pour cela : je suis par exemple contre le cumul des mandats, pour la stricte limitation des dépenses électorales (en imaginant par exemple un plafond de 5 000 euros pour des élections locales), pour la généralisation des votations, …

 

 

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