Le non-droit du plus fort

Rousseau avait très bien compris quels doivent être les fondements d’un contrat social qui ne soit pas une simple reproduction camouflée de l’état de nature, c’est-à-dire du droit du plus fort, lorsqu’il concluait ainsi le premier livre du Contrat social :

Sous les mauvais gouvernements cette égalité [l’égalité de droit] n’est qu’apparente et illusoire ; elle ne sert qu’à maintenir le pauvre dans sa misère et le riche dans son usurpation. Dans le fait, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop.

Il avait en quelques lignes décrit ce que sont aujourd’hui les démocraties libérales, où les institutions dites démocratiques ne sont que des coquilles vides, ou plutôt des machines à maintenir la domination d’une classe. La visite de Manuel Valls à la City en est plus que jamais la parfaite représentation : l’État s’incline devant la richesse, lui fait allégeance, promet qu’il ne fera que ce qui est dans l’intérêt des investisseurs, et qui plus est il ne le fait même pas dans son propre pays. En somme, il assure les dominants que les lois continueront d’être « toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien ». Le fait même qu’un premier ministre envisage une seule seconde de rendre des comptes à des institutions qui ne représentent rien d’autre qu’une toute petite classe d’actionnaires et de financiers, c’est-à-dire des intérêts privés très spécifiques, et pourtant parasites si envahissants de l’économie, nous indique clairement qui sont les maîtres et qui sont les esclaves. Il ne faut pas s’en étonner, lorsqu’un ancien banquier d’affaires millionnaire est ministre de l’économie : le riche sait où et comment se maintenir dans une usurpation.

Car usurpation il y a. Il faut encore être pétri de Thatcherisme, ou d’un autre parangon de la pensée néolibérale, pour croire que l’investisseur crée de l’activité et de l’emploi, quand on sait désormais que la liberté totale laissée à l’actionnaire dans un système boursier dérégulé n’engendre qu’une concentration toujours plus grande d’une part toujours plus grande de la richesse dans des réseaux de spéculation déconnectés de l’économie réelle : l’investisseur porte mal son nom, car s’il y en a bien un qui n’investit pas, c’est l’actionnaire. Celui-ci achète de l’argent avec de l’argent pour gagner plus d’argent. C’est cela l’essence même du système boursier. Et puis accessoirement il y a une consommation, des travailleurs, de l’innovation, simples variables d’ajustement des bénéfices. L’idée même que l’investissement puisse servir à quelque chose, question que se pose en revanche un État lorsqu’il investit dans un domaine, n’effleure pas l’esprit du bon actionnaire néolibéral. On demande des comptes à l’investissement public, mais demande-t-on des comptes aux centaines de milliards d’euros de dividendes versés tous les ans, pour acheter toujours plus d’argent avec de l’argent ? Le constat est pourtant simple : on accuse, contraint, réduit et surveille l’argent qui va au peuple, sous forme d’investissements publics, on laisse s’envoler l’argent prisonnier de la sphère financière (qui n’en sort plus une fois entré). La liberté des investisseurs dira-t-on, car la liberté du reste du monde importe peu.

Ainsi, dès lors que les écarts de richesse sont immenses, non seulement il n’y a plus de démocratie, mais il n’y a tout simplement plus de contrat social : les plus riches peuvent faire absolument ce qu’ils veulent du monde et conditionnent les règles de la vie commune selon leur propre intérêt. Dans une société où tous les grands médias sont possédés par des financiers, où l’économie orthodoxe est partout l’idéologie dominante et la seule vision du monde autorisée, où à chaque pas l’on est entouré de publicité et où l’éducation n’est qu’une ruine, on perçoit bien ce que peut l’argent dans le monde contemporain. Rousseau avait compris une chose : au fond, le droit et les institutions ne sont que des moyens, nécessaires, mais auxquels on peut tout faire faire. Ils sont des conditions nécessaires mais non suffisantes à l’établissement d’une vie en commun. L’idée de contrat social doit les précéder, car elle dépend avant toute chose de la nécessité de la redistribution des richesses. Sans principe de redistribution réelle des richesses, le droit n’en est pas un. Il est simplement le travestissement aux allures acceptables d’un rapport de force primaire, c’est-à-dire le droit du plus fort, qui n’est même pas un droit, comme le rappelle Rousseau. De la même manière, l’Union Européenne et l’euro ne sont que des moyens, ici du néolibéralisme, alors qu’une coopération européenne et une monnaie commune pourraient tout à fait fonctionner dans un autre sens. Tous ceux qui pensent critiquer le néolibéralisme en ne critiquant que l’Europe et l’euro (à juste titre, mais c’est insuffisant) oublient qu’il y a mille autres façons dans le monde de reproduire cette domination de la finance sur les peuples. Les Etats-Unis ou la Chine, par leurs modèles très différents, en sont deux très bons exemples.

Avant les lois, il y a l’esprit des lois, et, plus fondamentalement que tout, c’est la culture et les modèles sociaux qui façonnent notre société : accepter l’inégalité fondamentale des êtres comme l’a toujours fait la droite, et comme le fait aujourd’hui à sa façon le néolibéralisme, est une position qui précède le droit et le conditionne, ou plutôt l’anéantit. On ne combat pas seulement l’Europe, l’euro, ou les marchés, on combat plus fondamentalement une vision du monde qui peut parfaitement survivre à la destruction de toutes les entités précédentes et se déployer dans de nouvelles. Attention aux mirages imposés par ceux qui, comme le Front National, font semblant de combattre le néolibéralisme en critiquant seulement certains de ses avatars et en laissant intacts ses principes : le Front National est le néolibéralisme national, rien de plus. Il veut la fin de l’Europe, mais ne cherche pas à redistribuer les richesses. Il est un néolibéralisme camouflé.

Dans un tel cadre, il ne peut y avoir de bonne loi, dans le sens de l’établissement d’un vrai contrat social, et par extension, il ne peut y avoir de contrat social. Si l’on pose en revanche la répartition des richesses et l’égalité de droit comme fondements réels d’une constitution et d’un modèle politique, alors on a une petite chance de créer un modèle de vie en société : le néolibéralisme est un état de nature camouflé, où l’affect primaire de cupidité est le seul régisseur du réel. Il est un anarchisme de droite, où l’avidité est synonyme de liberté et où la liberté est dévoyée par les conditions mêmes de sa (non-)réalisation : le prétendu droit du plus fort est la façon la plus sûre d’assurer l’autoreproduction des élites. Nous vivons dans l’état de nature qui succède tout juste à la découverte de la propriété. Il serait bon d’en sortir.

Gavroche.

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