Terrorisme… ou Fanatisme

Régulièrement, nous décortiquons un mot courant pour comprendre son origine et son évolution.

Le terrorisme est un mot récent qui vient de la Terreur révolutionnaire (1793-1794) ; c’est pourquoi il est attesté par le Dictionnaire de l’Académie dès 1798. On le définit couramment comme l’emploi systématique de la violence à des fins de subversion sociale et politique (Le Robert, 2011). Cette définition utilise un critère d’ordre pratique ou technique ; mais le terrorisme se définit, autant que par sa technique, par l’effet qu’il entend susciter dans la population, à savoir la terreur. Cependant, ces trois approches ne suffisent pas à épuiser la compréhension du phénomène, ni à le différencier des moyens employés durant une guerre « classique ». Une guérilla ne va-t-elle pas elle aussi frapper les esprits,  instaurer un climat d’épouvante ? Une opération de résistance ne vise-t-elle pas à terrifier l’ennemi ? Plus globalement, y a-t-il une guerre qui n’ait pas cherché à faire peur ?

Le problème qui se pose est alors celui de l’historicité du phénomène. On entend ici et là que sans les « moyens modernes de communication », c’est-à-dire sans écho médiatique, on n’aurait pas de terrorisme : d’où l’apparition récente du mot. Mais c’est faire preuve de naïveté : quand on manquait d’informations sur les brigands qui détroussaient les voyageurs ; quand on les imaginait en égorgeurs, avec de grandes dents, ou se changeant en loups-garous, on avait certainement aussi peur qu’en regardant sur BFM des scènes que chacun, hélas, a déjà vu se produire des centaines de fois à tous les coins du monde. La forme que prend la peur a pu évoluer mais, confondu parmi un million d’âmes, l’individu moderne n’a pas plus peur qu’un villageois du Moyen Âge, sans personne pour le défendre, dont le village allait être la cible prochaine d’invasions barbares. Qu’on y aille à la bombe plutôt qu’à la hache n’y change rien.

Dernier problème et non le moindre : en quoi la Terreur, qui fut un régime d’État visant à assurer sa propre conservation dans une période d’exception, pourrait-elle être comparée à un terrorisme qui entend démanteler l’État en place ? Par ailleurs, si l’on prend en compte la dimension subversive, ne risque-t-on pas de confondre la Résistance avec le terrorisme, dans la mesure où les objectifs, la méthode et la fin se rapprocheraient ? Pour s’en convaincre, il suffit de noter la rapidité avec laquelle, dans les médias, le Parti des travailleurs kurdes (PKK) est passé du statut d’organisation «  terroriste » à celui de force de « coalition » visant à nous débarrasser d’EI… Ainsi l’on constate que la définition du terrorisme est non seulement floue mais fluctuante dans le temps. Les dictateurs ont d’ailleurs beau jeu de dénoncer comme « terroristes » les opposants politiques qui veulent mettre à bas le régime. En réalité, l’effet psychologique compte parfois bien plus que le gain politique : beaucoup de terroristes ne cherchent pas immédiatement à prendre le pouvoir. A force d’être employé à tort et à travers pour désigner une chose et son contraire, le mot risque de ne plus rien signifier.

Le terrorisme pourrait au moins se définir comme hors de la guerre : il ne respecte pas le droit de la guerre ; il fait des victimes parmi les civils, non au hasard des opérations, mais intentionnellement ; il est lâche, il n’a pas le courage de s’attaquer aux hommes en armes. Contrairement au soldat qui, dans la perspective d’une guerre prochaine, tâche de sauver sa vie tout en donnant la mort, le terroriste a résolu de donner sa vie pour donner la mort. Mais alors, si ce critère est le bon, on aurait bien raison de s’inquiéter d’entendre ici ou là parler d’une « guerre contre le terrorisme ». D’abord c’est donner au terroriste un « droit » (jus in bello, juridiction propre au temps de guerre) et des « droits » de combattant qu’il n’a pas ; c’est croire qu’on pourra se battre contre lui avec les mêmes armes que contre une armée régulière ; enfin, puisque il s’agirait dans ce cas d’une guerre entre civils, c’est participer à l’atmosphère de terreur, donc à l’effet visé par le terroriste, au lieu de le contrecarrer.

La langue française dispose d’un mot aussi bon, et qu’on pourrait employer quand on sera lassé d’entendre en boucle le mot « terrorisme » : c’est le mot « fanatisme ». Son premier avantage est d’être ancien, de ne pas laisser croire que nous vivrions quelque chose d’absolument unique : il vient du mot latin fanum qui signifie « lieu saint ». Son deuxième avantage est donc de prendre en compte une dimension d’intransigeance religieuse qui n’est pas contenue dans le mot « terrorisme » – et ainsi, de ne pas laisser penser qu’un opposant politique puisse être assimilé à un djihadiste. Ce dernier ne mène pas un combat ici-bas, il prétend être inspiré par une divinité. Son troisième avantage est de recouvrir une dimension psychologique et idéologique : le fanatique est persuadé de détenir « la » vérité et de devoir massacrer tous ceux qui s’y opposent. Pour ce faire, un fanatique demande à être fanatisé, endoctriné, conditionné. En employant le mot « fanatique », on pourrait enfin qualifier le mode de fonctionnement de cette organisation qu’on a tant de mal à nommer : plus qu’une organisation terroriste, moins qu’un « État islamique », ce qui se fait appeler Daesh relève aussi de ce qu’on appelle une secte.

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