Le mot du mois : Tabou

Régulièrement, nous décortiquons un mot courant pour comprendre son origine, son contexte d’apparition et ses connotations.

« Le progrès social et technique de l’humanité a été moins préjudiciable au tabou qu’au totem » (Sigmund Freud, Totem et tabou)

Tabou est un mot polynésien qu’on peut rendre en français par « saint » et « inviolable ». L’important est de saisir ensemble les deux sens : le tabou désigne ce qui est dangereux, impur, mais en même temps ce qui est sacré. Le tabou semble si malfaisant que l’on n’ose y toucher, même pour l’écarter. Le contraire du tabou n’est donc pas ce qui est permis, mais plutôt ce qui est ordinaire ou anodin, ce qui n’appartient pas au domaine du sacré. Le tabou est transcendant donc antérieur aux lois humaines, aux conventions sociales, à la philosophie : on peut débattre des principes moraux, on ne discute pas du tabou.

Il est devenu impossible de lire un grand journal pendant une semaine sans voir apparaître, au détour d’une colonne, le mot « tabou ». On le trouve toujours dans la bouche des adeptes de la « réforme ». Toutes les idées qu’ils développent seraient des « tabous » pour la gauche. Revenir aux 39h ? Un tabou. Travailler le dimanche ? Un tabou. Il ne faudrait pas pousser beaucoup Pierre Gattaz pour qu’il dise un jour à l’antenne (comme le fit une récente prétendante à la présidence du Medef) : « Le travail des enfants ? Un tabou ».

La ruse est de faire passer pour un « tabou » ce qui est simplement en opposition avec les idées que défend l’autre camp. Si l’on voulait être aussi bête que les adeptes du mot « tabou », on pourrait leur rétorquer : Le marché ? Un tabou. Et l’on aurait pas tout à fait tort ; car le marché est cet être transcendant dont on reçoit les volontés sans les comprendre et sans les discuter, cet univers qu’on ne peut réguler parce qu’on n’ose même y toucher. De plus, comme l’indique le célèbre ouvrage de Freud, « totem » et « tabou » fonctionnent en interdépendance : qui croit à l’un croit à l’autre. Ceux qui prétendent « briser un tabou » en attaquant les 35 heures adorent le « totem » des 3 % de déficit public.

Mais la faute serait de faire écho à ce vocabulaire qu’on trouve dans la bouche des hommes politiques et des journalistes. En réalité, à partir du moment où l’on en parle, c’est que le tabou a sauté : au sens strict, le « tabou » l’est tellement qu’il devrait échapper à la conscience, à la représentation du sujet (par exemple, le contact avec le corps d’un mort). S’il y a un tabou dans cette histoire, il est donc plus profond : Emmanuel Macron s’exprime ainsi parce que les mots sont pour lui des totems, parce qu’il redoute le débat d’idées.

C’est le propre de l’idéologie : elle tente de persuader par l’intimidation et l’infantilisation, par la contrainte psychologique et les messages subliminaux – jamais par la discussion et l’échange de positions conflictuelles qui sont au cœur de l’exercice démocratique.    La raison nous invite à ne pas choisir entre ces « totems » et ces « tabous » qu’on s’envoie à la figure, à refuser un vocabulaire aussi malléable et inconsistant. Plus généralement, la raison nous invite à renoncer à cette approche religieuse de la politique qu’on a déjà vue à l’œuvre dans le maniement du mot « austérité » (voir Le mot du mois de septembre).

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