Le mot du mois : Election

Régulièrement, nous décortiquons un mot courant pour comprendre son origine et son évolution.

Les grands médias tendent à saturer le monde mais aussi le langage en fonction de l’actualité. Ces dernières semaines, nous avons subi un nombre incalculable de reportages quotidiens sur l’« élection » ou les « élections » dans les départements (curieusement, on ne sait même plus si l’on doit utiliser le singulier ou le pluriel). Le mot « élection » recouvre pourtant un espace beaucoup plus large et beaucoup plus riche que le champ politique.

L’élection renvoie d’abord à un choix, à une préférence personnelle pour un être ou pour un objet. On l’entend encore dans le mot « élu » : les heureux élus sont ceux à qui Dieu a conféré la grâce, en particulier dans le protestantisme. Le peuple juif se targue d’être le « peuple élu » dans la même acception du terme. Ces « élus » sont l’envers même de nos « élus » politiques, puisque leur valeur ne se fonde pas sur une majorité de suffrages mais sur la préférence divine. Par métaphore, dans le domaine amoureux, l’élu du cœur n’est pas non plus – ou ne devrait pas être ! – celle ou celui qui a récolté les suffrages de la communauté, mais celle ou celui que la valeur, le mérite, le charme si singulier ont suffi à distinguer.

Pareille conception de l’« élection » semble beaucoup plus aristocratique que démocratique. On peut d’ailleurs la rapprocher de l’emploi du mot « élites », qui vient également du verbe « élire », et qui désigne ceux qui sont « destinés » à vivre dans les rangs les plus élevés de la société. On peut aussi reconnaître dans le mythe toujours vivace de l’« homme providentiel » un reste de cette mentalité pré-démocratique, qui voudrait trouver le signe transcendant de l’excellence ailleurs que dans les urnes.

Pourtant, cette vision n’est pas « aristocratique » au sens où elle privilégierait une classe sociale, ainsi qu’on le reproche aujourd’hui à nos « élus » ou aux « technocrates ». Ainsi, un penseur royaliste légitimiste comme Barbey d’Aurevilly estime que les « élus » sont des individus qui se sentent portés vers une forme d’excellence et de singularité ; non seulement ils peuvent se trouver dans toutes les classes sociales, mais ils se distinguent précisément par l’incompréhension qu’ils suscitent jusque dans leur classe sociale.

De la même manière, un aristocrate peu conventionnel comme Paul Léautaud propose un « élitisme » qui n’a rien de ce qu’on entend par ce mot aujourd’hui, puisqu’il affirme : « Il n’y a que l’élite qui compte et l’élite ne se constitue pas avec des diplômes. » Il pose ici la question du critère de choix, c’est-à-dire du critère d’élection de l’élu, une question très moderne car elle interroge les signes auxquels on peut reconnaître l’élu. Dieu était peut-être un tyran, mais ce n’était pas un technocrate !

Le sens moderne de l’élection a bien changé : non seulement parce qu’on ne « distingue » plus vraiment un individu, mais parce que la plupart des gens votent pour « le moins pire », ce qui n’est pas du tout la même chose que de chercher le meilleur. L’élection devient un choix relatif et collectif, là où il était absolu et individuel. Surtout, il consolide une classe sociale dans laquelle la valeur individuelle devient inutile, voire dangereuse.

Dès le XIXe siècle, notamment dans les romans réalistes de Balzac, apparaît alors un sens nouveau de l’« élection » (parfois avec une majuscule) comme théâtre de rivalités mesquines, qui ne sont même plus politiques mais simplement politiciennes. L’objectif n’est pas d’être reconnus comme élus mais de se faire élire, de se faire choisir – expression tout à fait contradictoire, puisqu’elle consiste à retirer à l’électeur la liberté de choix qui seule donne sens à l’élection démocratique, au sens… noble du terme.

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