Le mot du mois : Déchéance (de nationalité)

L’expression « déchéance de nationalité » se caractérise par la très grande distance entre le sens objectif et juridique du mot (privation d’un droit) et la connotation sacrée, religieuse et morale, qu’il véhicule.

Dans le christianisme, la déchéance ou chute (selon l’étymologie, les deux mots n’en font qu’un)  renvoie d’abord à Lucifer, l’ange chassé du paradis pour s’être rebellé contre Dieu et tombé en enfer. Elle évoque ensuite la condition de l’homme sur Terre, toujours par opposition à celle qu’il avait au paradis. L’homme déchu, c’est-à-dire privé de la grâce divine, se trouve dans un état de misère morale. La déchéance ne désigne donc pas seulement une punition mais encore la marque infamante et ineffaçable d’une punition qui se serait transmise de génération en génération depuis le premier homme et qui serait irréversible, du moins dans le temps terrestre.

Même dans un registre plus politique et dans un sens plus moderne, la « déchéance » atteste le passage définitif d’une condition à une autre : l’empereur déchu redevient, comme l’ange déchu,   un mortel parmi les mortels. Quant à l’homme ordinaire, une fois déchu, il deviendrait un sous-homme, un paria, connotation qu’on retrouve dans le mot « apatride ».

L’inconséquence de ceux qui défendent la « déchéance » tient à ce que, comme effrayés de leur propre audace, ils se défendent de vouloir « fabriquer des apatrides ». On peut leur demander alors en quoi consiste ladite déchéance : passer d’une nationalité à une autre, c’est faire un transfert horizontal qui n’a rien à voir avec le transfert vertical connoté par la « chute ». Certes un binational passe de deux nationalités à une, mais il ne disposait pas de privilèges dans les deux pays : il paye ses impôts dans l’un ou dans l’autre, il a le droit de voter dans l’un ou dans l’autre. Peu connus pour leur indulgence en matière pénale, les Etats-Unis se gardent de « déchoir » les terroristes qu’ils condamnent à mort ou envoient à Guantanamo.

Aussi ne comprend-on guère de quoi est déchu celui à qui l’on retire sa nationalité, sinon parce qu’on considère que les nationalités sont inégales les unes par rapport aux autres. L’expression suppose qu’on sacralise la nation originelle, vue comme un paradis, et qu’on contre-sacralise les autres « nations », qui seraient d’une condition inférieure à la nôtre. Par là, l’expression (pas le fait lui-même, qui est purement juridique) trahit sa provenance nationaliste. Cette ligne Maginot pourrait bien être un leurre : en laïcisant la religion, on méconnaît le fait que la menace terroriste prend prétexte de la religion ou de la civilisation, non de la nation ; en nationalisant la sanction, on méconnaît le fait que la menace terroriste est globale et qu’elle se moque des frontières.

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