Le mot du mois : Crise

 Régulièrement, nous décortiquons un mot courant pour comprendre son origine, son contexte d’apparition et ses connotations.

Le mot « crise » compte parmi les mots les plus employés dans les médias. On l’utilise comme le sel dans les aliments, comme un condiment pour donner du goût à la fadeur de l’actualité : crise économique, crise sociale, crise de confiance, crise de régime. C’est peu dire que nous sommes conditionnés à penser la situation actuelle comme une crise. Et pourtant… Si l’on se penche vers le sens positif du mot, peut-être découvrirons-nous que ce monde ne vit pas une période de crise.

Au sens étymologique, la « crise » est parente de la « critique » et du « critère » : elle permet de distinguer, de discerner quelque chose. Un moment critique est un moment de vérité. La crise ne casse rien, elle révèle quelque chose qui, à l’état normal, menaçait déjà l’intégrité d’un système. En somme, il en va de la crise comme de la révolution : elle alerte d’un désordre et précipite le retour à l’ordre des choses. Elle est l’inverse des petites compromissions du quotidien, elle divulgue les secrets honteux qu’on voudrait cacher : on dit toujours d’une crise qu’elle se déclare. En somme, elle n’est pas le dysfonctionnement, elle en est l’indice ou le témoin. Selon Antonio Gramsci, la crise consiste dans le fait que « l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. » [1]

Contrairement à l’opinion courante, une « crise » n’est donc pas, à quelque sens qu’on l’emploie, un événement tout à fait négatif. Dans la médecine, c’est un ensemble de phénomènes symptomatiques qui alertent d’un mal et n’apparaissent que de façon limitée et provisoire. Au théâtre, c’est le nœud de l’action dramatique, qui conduit tout droit au dénouement. Quel que soit le domaine où elle apparaît, la crise garde ces traits fondamentaux : elle est aussi intense que temporaire, elle est révélatrice de maux profonds dont elle accompagne la résolution. Ainsi, « l’accent est mis sur l’idée de manifestation brusque et intense de certains phénomènes, marquant une rupture » [2].

Temporaire, soudaine, conduisant tout droit à un dénouement : aucun de ces caractères ne convient pour qualifier ladite crise économique. On devrait rire et même ricaner d’entendre parler d’une crise depuis si longtemps. Imaginez un malade dont la crise durerait dix ans : ne dirait-on pas plutôt qu’il est atteint d’un mal structurel ? Le mot « crise » rassure autant qu’il inquiète : si c’est seulement une crise, cela va passer. Le terme « crise » remplace celui, beaucoup plus pénible, de maladie : parce qu’une maladie nécessite un traitement, tandis qu’une crise semble passer tout seule. Surtout, nul n’est responsable d’une crise. On comprend l’enjeu qu’il y a à parler de « crise bancaire » au lieu de pointer les dérives d’un système sans contrôle ou, suivant la novlangue libérale, « dérégulé » [3].

Que nous ne vivions pas une période de crise est tout sauf une bonne nouvelle. La crise thermale désigne la réaction qu’on fait à une cure ; mais notre fameuse « crise » économique ne provoque aucune réaction : elle provoque au contraire la cure d’austérité, c’est-à-dire qu’elle perpétue le mal au lieu de réagir contre lui. Elle ne précipite pas le dénouement du drame, elle en resserre le nœud. Une crise d’adolescence est un passage à l’âge adulte ; mais les crises du système libéral sont l’occasion de maintenir l’homme dans l’état d’enfance requis par les politiques d’austérité. Enfin, par un tour de passe-passe, on présente les « crises » comme un moment structurel du capitalisme. Autant dire que la crise de foie est un garant de la santé du foie…

Les trois Critiques d’Emmanuel Kant [4] examinaient et condamnaient les prétentions de ses objets d’étude. Mais notre crise actuelle n’est que le prétexte à consolider le système qu’il a enfanté. Les banques se sont-elles endettées ? On injectera de l’argent pour les sauver. L’Etat vient-il au secours des banques endettées ? On condamnera la victime de porter secours aux coupables. Pauvre monde ! Il semble qu’on puisse aujourd’hui tout mettre en question, sauf les racines du mal. La crise économique est si peu une crise qu’elle nous a fait perdre jusqu’à notre esprit critique.

[1] Antonio Gramsci, Cahiers de prison , cahier n° 13.

[2] http://www.cnrtl.fr/definition/crise

[3] Voir Alain Bihr, La novlangue libérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste.

[4] Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique, Critique de la faculté de juger.

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