Le mot du mois : Communication

Régulièrement, nous décortiquons un mot courant pour comprendre son origine et son évolution.

Le mot « communication » a quelque chose de trompeur. Communiquer n’est pas donner quelque chose dont on se séparerait, mais plutôt mettre en commun : « Je vous communique cette information » signifie que nous sommes désormais deux (ou plus) en possession de l’information. D’une certaine façon, on duplique quelque chose qui peut être partagé entre plusieurs individus. La communication est moins le transfert d’un objet d’un point à un autre qu’un changement de situation des individus autour de cet objet. La question est dès lors de savoir dans quelle mesure l’objet est nécessaire, si ce n’est pas le prétexte à l’instauration d’un contact entre les individus.

Tout cela reste bien abstrait. Un article sur la différence entre deux époques de la télévision peut nous aider à y voir plus clair [1]. Selon Casetti et Odin, le projet de communication primitif (« paléo ») de la télévision était de s’assurer que le spectateur comprend et ressent ce qui a été prévu par l’émetteur du message (l’animateur, la chaîne TV, etc.). En cela, la « communication » reste très proche de l’information. Au contraire, le projet de communication moderne (« néo ») de la télévision serait d’amener le spectateur à vivre ou vibrer avec (com-) – sans qu’il y ait besoin d’en passer par un objet particulier.

On touche ici à la communication « pure », c’est-à-dire le plaisir de mettre en commun, voire – pour utiliser un mot de même racine – le plaisir de communier autour. L’objet est dérisoire et peut être rapidement oublié. Rester connecté, keep in touch sont les exigences et les valeurs de ce nouveau type de communication. En apparence, on demande une attention soutenue ; en réalité, on plonge le spectateur dans un état de passivité et d’inertie où il s’abandonnera au « flux ». Le moyen (médium, d’où vient le mot « média ») est alors utilisé comme une fin : « Le médium, c’est le message. »[2]

La différence entre la communication proprement dite et la transmission-information peut être rapprochée de celle que Freud établit entre le processus primaire et le processus secondaire [3]. Le processus primaire concerne le sommeil, le rêve, l’imaginaire et la vie affective. Il ignore le temps et l’espace ; il obéit au principe de plaisir, c’est-à-dire qu’il évite tout effort fatigant pour l’esprit et le corps. Le processus secondaire regroupe les activités de la veille, de la conscience, de la vigilance ; c’est le lieu de l’analyse, de l’articulation des idées, et du temps nécessaire à cet exercice. Il se rattache au principe de réalité, d’adaptation aux contraintes du monde extérieur.

L’information s’apparente au processus secondaire. Elle est soumise au principe de réalité : on peut vérifier si l’information est vraie ou fausse, si elle est le fruit d’un travail d’analyse et de recoupement des sources. Ce n’est donc pas une partie de plaisir. La communication tient au contraire du processus primaire : son problème n’est pas de chercher le vrai ou le faux, de proposer des contenus ; elle a pour but d’instituer une relation, de prolonger le contact et le plaisir d’être ensemble. Or la relation entre les deux processus n’est ni égalitaire ni réciproque.

Le processus secondaire est postérieur au processus primaire et menace toujours d’être évacué par lui, alors que l’inverse est impossible. On ne peut pas transmettre quelque chose sans le communiquer ; en revanche, on peut tout à fait « communiquer » sans avoir rien apporté de nouveau, d’intéressant ou de positif. Les chaînes d’« information » en direct sont en réalité de pures chaînes de communication, puisque le direct échappe à la temporalité et à l’analyse : le communicant n’a pas d’information à donner, il est au même plan que le spectateur. On pourrait dire en jouant sur les mots : les chaînes de communication sont de pures chaînes, au sens où elles visent simplement à maintenir le contact – et à faire passer la liberté du songe pour la liberté du choix.

[1] Francesco Casetti et Roger Odin, « De la paléo- à la néo-télévision », Communications, n° 51, 1990.

[2] MacLuhan, Pour comprendre les médias. Les Prolongements technologiques de l’homme, 1964.

[3] Freud, « Psychologie des processus du rêve », L’Interprétation du rêve, 1900.

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