Le mot du mois : Austérité

Régulièrement, nous décortiquons un mot courant pour comprendre son origine, son contexte d’apparition et ses connotations. 

Aujourd’hui, un mot qui est dans toutes les bouches, l’« austérité ». L’expression « politique d’austérité » est employée par Raymond Barre en 1976, alors qu’il est Premier ministre sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Ce dernier le présente comme « l’un des tout premiers économistes de France ». Pourtant, le mot « austérité » n’appartient pas alors à la terminologie classique des économistes, qui préfèrent parler de « rigueur » (en allemand : Strenge). Mais le terme « austérité » est devenu très populaire dans les années 1990, aussi bien en France qu’en Angleterre (austerity) et en Allemagne (Austerität), et revient souvent dans les débats politiques nationaux ou européens.

L’austérité désigne à l’origine la « rigueur des pratiques et des doctrines religieuses », la « mortification des sens et de l’esprit » [1]. C’est une morale du renoncement, de l’abstinence, de l’ascétisme, en quoi elle est le parfait opposé psychologique de ce qu’on entend par « croissance » ou « relance ». L’austérité en appelle à l’esprit de sacrifice contre cet « esprit de jouissance » condamné par le maréchal Pétain dans son appel de juin 1940. Il y a quelques années, Franz-Olivier Giesbert écrivait dans Le Point : « Trente ans de bêtises, de folies et d’imprévoyance, où l’on a vécu au-dessus de nos moyens »[2].

Alors que monastères et églises se dépeuplent et que la société tend vers la déchristianisation, l’esprit ascétique s’est donc transporté sur le terrain politique, puis sur le terrain socio-économique. Il ne s’agit plus simplement de sobriété, de « sérieux » budgétaire comme on l’entendrait pour un ménage : la politique d’austérité recommande une « cure », un « assainissement » où l’on se lavera de ses péchés en accomplissant la « réforme » complète de son comportement. Le lien avec la Réforme protestante peut expliquer son succès outre-Rhin et la fascination tenace, quoique bien superficielle, pour le « modèle allemand ».

Comme Max Weber l’a remarquablement montré, la condamnation morale qui jadis portait sur l’usurier (donc le créancier), porte maintenant sur l’emprunteur (donc le débiteur). La dette est vue comme un poids sur la conscience dont il faut se « racheter ». La liberté du libéralisme austéritaire consiste à faire rigoureusement ce que l’on doit. Le budget sera géré en « bon père de famille », équivalent de Dieu : le pratiquant de l’austérité revient ainsi à l’état d’enfance. L’institution distribue des « bons points » aux pays les plus « avancés » dans la réforme, c’est-à-dire que l’on met en place une comptabilité morale pour consoler le pratiquant de ce que le bonheur ne lui est pas permis ici-bas [3].

Le travail est donc considéré comme un sacrifice et comme une obligation (l’oisif est un pécheur), mais aussi comme une faveur : le travailleur devra se repentir de « coûter » de l’argent à son employeur, et le citoyen recevant des aides de « coûter » de l’argent à l’État. L’espoir du rachat et de la bienveillance des « marchés », nouvelles balances des âmes aussi imprévisibles qu’infaillibles, compense la tension qui accompagne la conduite d’austérité : c’est le jeu intemporel de la carotte et du bâton.

La puissance, l’aura de cette politique repose ainsi sur des critères moraux, religieux et en définitive psychologiques, qui jurent avec la pure « rationalité » économique qu’elle prétend incarner. Toute idéologie fonctionne ainsi : elle appuie la froideur de son raisonnement sur un ensemble de fantasmes collectifs qui n’ont pas d’âge – ou, pour le dire dans les termes de Max Weber, elle cherche à « rationaliser » des éléments de foi et des postures profondément irrationnelles.

[1] http://www.cnrtl.fr/definition/academie8/austérité

[2] http://www.lepoint.fr/editos-du-point/franz-olivier-giesbert/trente-ans-de-betises-et-d-imprevoyance-23-11-2011-1399729_70.php Cité par Mona Chollet, http://www.monde-diplomatique.fr/2012/03/CHOLLET/47512

[3] Max Weber, L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, 1904-1905.

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