Le libéralisme peut-il être une valeur de gauche ?

Kevin Brookes, doctorant en science politique et enseignant à Sciences Po Grenoble et Jérôme Perrier, normalien, agrégé et docteur en histoire, chargé de conférences à Sciences Po Paris s’intéressent aux questions de la formation des élites politiques et administratives et sont les auteurs d’une tribune parue le 1er octobre dans Libération : « Quand la gauche était libérale… ». Curieuse, La Reprise a voulu en savoir plus sur la réflexion de ces deux chercheurs aux idées iconoclastes pour la pensée de gauche, et a priori éloignées de sa ligne éditoriale.

Premier volet de notre entretien : le libéralisme et la gauche française.

La Reprise : Le libéralisme est-il selon vous une valeur de gauche ?

Jérôme Perrier : Je voudrais d’abord rappeler que la notion de gauche et de droite est purement contingente puisqu’elle est née par hasard au début de la révolution française. De plus, le clivage entre les deux n’a pas toujours été le même. Prenons un exemple : qu’est-ce qui séparait un homme de gauche d’un homme de droite il y a un siècle ? Les questions économiques ? Pas du tout ! C’était la laïcité qui constituait la ligne de partage des eaux entre la droite et la gauche. Etait de gauche celui qui acceptait la laïcité « à la française », fondée sur la stricte séparation des Eglises et de l’Etat. Etait de droite celui qui refusait cette forme de laïcité qu’il jugeait anticléricale, voire antireligieuse. C’est ainsi qu’un radical et un socialiste, qui n’avaient pourtant rien de commun sur le plan économique – puisque le premier était foncièrement attaché à la propriété privée tandis que le second était partisan de la collectivisation – et bien, ces deux hommes que tout semblait opposer dans leur vision de la société, appartenaient à la même famille politique, la gauche, parce qu’ils avaient les mêmes vues sur la question de la laïcité.

Par conséquent, être de gauche ne veut pas du tout dire la même chose selon les époques, et je pourrais ajouter selon les endroits. Etre de gauche aux Etats-Unis par exemple, qu’est-ce ça veut dire ? Etre contre le capitalisme ? Bien sûr que non ! A part quelques groupuscules d’extrême gauche, tout le monde est pro-capitaliste aux Etats-Unis. Non, être de gauche, pour faire simple, c’est essentiellement être pro-avortement, pro-gay et pro-minorités. Bref, être de gauche, c’est faire passer les libertés individuelles avant tout le reste. A la différence de la droite, beaucoup plus conservatrice et donc moins libérale.

Alors, pour la gauche française, la vraie question aujourd’hui est celle-ci : qu’est-ce que ça veut dire être de gauche dans notre pays en 2015 ? Ça, pour ce qui me concerne, j’aurais bien du mal à répondre à cette question, dans la mesure où, pour ma part, je ne me reconnais pas du tout dans cette notion de gauche et de droite. Mon camp à moi, c’est celui de la liberté. Quand la gauche défend la liberté des mœurs et le mariage pour tous, je suis de gauche à 100%, face à la droite conservatrice et homophobe, que je vomis. En revanche, quand la gauche vote une loi obligeant toutes les entreprises de France et de Navarre, services publics compris, à passer de manière autoritaire et uniforme aux 35 heures, ou lorsqu’elle prétend m’empêcher de travailler le dimanche, même si c’est mon choix, alors là, je ne suis plus du tout la gauche, en tout cas cette gauche là.

Kevin Brookes : Il faut tout d’abord se méfier des notions de « gauche » et de « droite » sur le plan des idées politiques en échappant à une tentation essentialiste qui ferait de la gauche et de la droite des catégories immuables. Or, l’opposition droite-gauche date de 1789 et renvoie à une contingence historique : les partisans de la Monarchie décident de se placer à la droite du Président de séance. La distinction droite-gauche est contingente et récente à l’échelle de l’histoire et est un pur produit de la Révolution Française. Elle a ensuite circulé à travers le monde en revêtant une dimension différente suivant le contexte géographique et historique dans laquelle cette distinction s’opérait. Il s’agit désormais d’une localisation parlementaire qui est largement dépendante des grands clivages du moment. Comme Albert Thibaudet l’expliquait très bien dans Les idées politiques en France la vie politique française a été marquée par ce qu’il appelle le sinistrisme, c’est-à-dire un remplacement progressif de forces originellement de gauche par de nouvelles forces encore plus radicales, renvoyant ainsi les autres forces politiques d’origine (comme le Parti radical qui accueillait le philosophe Alain ou le député Yves Guyot) sur leur droite. Les partis de centre-droit comme l’Alliance Républicaine Démocratique étaient originellement située au centre-gauche mais l’apparition de la SFIO et du Parti Communiste les ont poussé à droite.

A côté de ces considérations purement historiques, pour répondre positivement à votre question, j’ajouterais que sur le plan doctrinal, certains fondements intellectuels du libéralisme politique sont largement partagés par l’ensemble des forces politiques démocratiques. Le constitutionnalisme, l’équilibre des pouvoirs, la tolérance religieuse, la philosophie du progrès (l’idée de perfectibilité humaine déjà défendue par Condorcet), l’autonomie de la société civile par rapport à l’état, la défense des droits individuels, le rôle bénéfique du marché pour générer des richesses qui ont largement transcendés le clivage gauche / droite. Le libéralisme serait ainsi une philosophie politique dans laquelle puisent toutes les autres traditions de pensée et les familles politiques.

Au-delà du tronc commun que constitue le libéralisme politique, on peut observer dans l’histoire des idées des hybridations entre libéralisme et socialisme. Il est important d’ailleurs de souligner la vitalité d’un groupe d’intellectuels français visant à réconcilier le libéralisme et la gauche depuis une quinzaine d’années. Ces auteurs mettent en lumière la tradition du socialisme libéral de la fin du XIXe siècle (incarnée par le solidarisme français de Léon Bourgeois ou le « Nouveau libéralisme anglais » de T. H. Green et L. T. Hobhouse), ou encore de la philosophie de l’Américain John Rawls. Chacun d’entre eux propose une vision différente, mais ce qui les unit est l’idée générale qu’une gauche libérale pourrait s’incarner par la mise en place de politiques acceptant la réalité du marché (plutôt qu’une « démondialisation »), promouvant l’égalité des chances (plutôt que l’égalité des conditions), et valorisant la société civile (plutôt que de continuer à tenir celle-ci sous la tutelle d’un Etat censé avoir le monopole de l’intérêt général).

Parmi les références théoriques mobilisées par ces intellectuels français comme Monique Canto-Sperber, citons le philosophe utilitariste anglais John Stuart Mill et ses héritiers qui ont théorisé le libéralisme social. Celui-ci rejetait clairement le socialisme révolutionnaire et considérait la concurrence positivement car celle-ci empêche à des monopoles de se constituer et incite à travailler. Il défendait par ailleurs (notamment à la fin de sa vie) l’idée de participation à tous aux bénéfices de la propriété et défendait alors (contre les libéraux classiques) une action législative visant à protéger les conditions de travail et à introduire l‘instruction universelle, afin d’établir une égalité des chances entre les citoyens. Dans sa lignée, le nouveau libéralisme anglais va reconnaître l’importance de la liberté positive  (« positive power or capacity ») avec l’idée de corriger les inégalités de départ pour que chacun ait des libertés effectives. Ce nouveau libéralisme social anglais, dont Keynes est l’un des héritiers, n’oppose pas liberté et égalité, bien au contraire. Pour ces auteurs, la liberté véritable n’est pas celle d’un individu aux dépens d’un autre, mais celle de tous les membres de la communauté. L’Etat, loin de nier l’initiative individuelle, doit garantir les conditions pour que l’individu construise sa vie et devienne citoyen. Le but doit être de corriger les injustices au point de départ qui donnent aux uns tous les atouts, et aux autres aucun. Il devrait y avoir, pour chacun, un vrai droit à la propriété, traduit par un droit minimum aux « ressources publiques » (public resources). Si on fait référence à ce libéralisme-là alors le libéralisme est de gauche en raison de sa préoccupation pour le progrès social et la solidarité entre les individus (qui n’est pas nécessairement étatique mais peut se faire par le biais des associations et des mutuelles). Ce libéralisme est d’ailleurs profondément en tension avec la version classique du libéralisme farouchement attachée au droit de propriété individuel et qui considérait ce libéralisme social comme une variante du collectivisme.

LR : Le libéralisme économique et la gauche sont-ils compatibles ?

JP : Bien sûr que le libéralisme économique est compatible avec la gauche, ne serait-ce que parce que certaines des plus éminentes figures du Panthéon de la gauche ont été des libéraux sur le plan économique. On peut prendre l’exemple d’Alain, mais il n’est pas le seul ! Tous les radicaux étaient libéraux sur le plan économique : or, ils sont une partie de l’histoire de la gauche, au même titre que les socialistes ou les communistes.

La gauche aime s’identifier au progrès social. Mais qu’est-ce que c’est que le progrès social ? Si c’est l’idée que l’on doit tendre vers une société où tout le monde pourrait vivre de manière digne, je pense que tout libéral peut se dire de gauche. Le libéralisme repose sur l’idée qu’en faisant confiance à la liberté d’entreprendre, à la capacité de création et d’innovation des individus, on libère une énergie phénoménale, qui ne peut que conduire à une augmentation considérable des richesses produites au sein d’une société (remarquez que je prends soin de ne pas dire : les richesses produites par une société, parce que sont les individus qui créent les richesses, pas la société.

Alors, vous allez me dire que ces richesses doivent être partagées et ne pas aller dans les poches d’une minorité de privilégiés. Là, il faut être rigoureux dans l’usage des mots : le libéralisme est l’ennemi des privilèges. Autrement dit, l’idée même qu’une personne puisse, par la contrainte, se remplir les poches aux dépens des autres, est une idée insupportable à tout libéral. Mais précisément, une société libérale est une société de droit dans laquelle ce genre de choses devrait être parfaitement impossible. Dans une société libérale en effet, celui qui s’enrichit est celui qui rend un service à la société, service pour lequel il est rémunéré, voire grassement rémunéré. Mais s’il ne rend plus ce service, ou si quelqu’un le rend mieux que lui ou à meilleur marché, il perd aussitôt ses avantages et doit se débrouiller pour retrouver les faveurs du consommateur.

L’antilibéral dit deux choses que le libéral n’accepte pas : que l’on s’enrichit forcément aux dépens des autres et que c’est à l’Etat de redistribuer les richesses produites.

Sur le premier point, c’est faux. Les richesses créées par l’homme ne sont pas un stock limité qu’il conviendrait de se partager. C’est absurde. La quantité de richesses est illimitée, a fortiori dans la société tertiarisée qui est la nôtre. La richesse n’est rien d’autre que le résultat du travail, de l’invention et de la créativité d’une population. Cela n’a rien à voir, par exemple, avec les richesses naturelles du sous-sol. Regardez le Japon. C’est un ensemble de montagnes ingrates en plein de milieu de l’océan, avec, en guise, de richesses naturelles, des milliers de tremblements de terre chaque année. Et pourtant, les Japonais, par leur travail et leur inventivité, se sont hissés au 2ème rang économique mondial ! A côté de cela, combien de pays qui regorgent de richesses naturelles et dont la population vit dans la misère. Je ne vais pas commencer à en dresser la liste, car nous serions encore là demain matin. Bref, ce qui fait la richesse d’un pays, ce sont ses habitants, ni plus ni moins, et ces richesses, par conséquent, n’ont pas de limite. Il n’y a dès lors aucune raison pour que l’enrichissement de l’un se fasse aux dépens des autres. A moins bien sûr que l’on passe d’un système où l’on s’enrichit par son travail à un autre où l’on s’enrichit en s’emparant de l’argent des autres. Mais là, nous ne sommes plus dans un système libéral fondé sur une économie d’échange. On nous sommes dans un système de répartition politique des biens, fondé sur la domination.

Et j’en arrive à mon 2nd point : le libéral ne croit pas que c’est à l’Etat de répartir les richesses au nom d’une prétendue « justice sociale » dont il aurait le monopole. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir une fiscalité qui demande aux plus riches une contribution plus importante qu’aux plus pauvres. Mais ce n’est pas la même chose.

KB : C’est une question extrêmement complexe qui fait l’objet d’affrontements politiques assez virulents à gauche.

Les expériences de la gauche européenne qu’elles soient historiques ou contemporaines nous permettent d’observer que dans les faits certains partis sociaux-démocrates ont opéré un rapprochement assumé avec le libéralisme économique. La traduction politique concrète de ce tournant économique libéral des partis sociaux-démocrates est de se focaliser sur les questions de sociétés en acceptant les règles de l’économie de marché. Ce tournant libéral sur le plan économique a été empiriquement démontré par Stephanie Mudge qui à partir du codage des programmes des partis sociaux-démocrates depuis 60 ans a montré la mise à l’agenda croissante des problématiques de libéralisation de l’économie dans leurs programmes[1] (nos propre recherches nous invitent à considérer le cas du PS avec circonspection).

Cette acceptation de l’économie de marché est observable au travers la gauche allemande qui a accepté les fondements de l’économie sociale de marché théorisée par Wilhelm Röpke et l’école ordo-libérale allemande et appliqué par Ludwig Erhard et la CDU sur le plan politique dans les années 1950. D manière différente, plus récemment, la « Troisième voie » britannique théorisée par le sociologue Anthony Giddens dans Beyond Right and Left au début des années 1990, constitue une tentative de rapprochement de la gauche avec une certaine forme de libéralisme. Elle prétend dépasser à la fois la social-démocratie des Trente Glorieuses marquée par le keynésianisme et l’Etat-Providence et le néo-libéralisme. Prenant en compte les bouleversements des sociétés modernes (société post-industrielle, post-modernisme, aspiration des minorités…), la troisième voie propose de fonder une nouvelle gauche fondée sur le principe d’équité, de régulation du marché (et non de dirigisme), et de démocratisation de l’État. Le but de Tony Blair était d’unifier les deux grands courants de la pensée de centre-gauche : le socialisme démocratique et le nouveau libéralisme anglais. Le blairisme se traduit par une nouvelle vision de l’Etat qui conserve un rôle pour investir dans les infrastructures, dans le domaine social, dans le domaine éducatif, associatif et de garant d’un accès égalitaire au service public. Mais en revanche, l’État cesse d’en assurer la gestion pratique et peut la confier à des représentants de la société civile.

Ces partis sociaux-démocrates réformistes acceptent les règles de l’économie de marché au niveau économique (songeons aux réformes importantes menées par Gérard Schroeder au cours des années 2000), tout en considérant que les services publics doivent être préservés (ils ne s’inscrivent pas dans une dénonciation et une remise en cause profonde de l’Etat-Providence comme le font les néo-libéraux qui en contestent l’efficacité et les libertariens sa moralité).

[1] S. L. Mudge, « What’s Left of Leftism?: Neoliberal Politics in Western Party Systems, 1945-2004 », Social Science History, 35-3, 1 septembre 2011, p. 337‑380.

—— Pour aller plus loin, lisez l’intégralité de cet entretien ici.

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