L’avenir de la gauche – Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa

Le lancement de la Reprise est l’occasion de rappeler la sortie fin 2014 de deux passionnants ouvrages consacrés à la gauche.

Jacques Julliard, Les Gauches françaises, 1762-2012, Figures et paroles, chez Flammarion, 2014 pour le second tome

A lire ou à relire : l’édition de poche du second tome des Gauches françaises de Jacques Julliard (initialement paru en 2012). Le format poche reprend les chapitres originaux consacrés aux grandes « figures » et l’anthologie des « paroles » de la gauche, des trois Discours sur la condition des Grands de Pascal (publication en 1670) au discours du Bourget de François Hollande le 22 janvier 2012 .

Dans un long entretien qu’il avait accordé à L’Obs après avoir reçu le prix Jean Zay , Jacques Julliard revenait sur les idées fondatrices de la gauche et le déplacement constant des lignes de pensée et d’action :

L’Obs : « Vous écrivez que la gauche est née de la rencontre de deux idées: celle de progrès et celle de justice, et que, sans l’une ou l’autre de ces deux idées, il ne reste plus rien de la gauche. Or l’idée de progrès bat de l’aile très sérieusement à gauche même. Des fondements de la gauche, si l’un des piliers a disparu, que reste-t-il ? « 

J. Julliard : «Le progrès n’a pas disparu. Il est en difficulté. Il y a des «effets secondaires», comme on dit pour un médicament, qui sont néfastes, mais nous continuons de vivre sur l’idée de progrès. Je ne crois pas qu’il faille pousser le pessimisme technologique et scientifique au point de nier que nous sommes à l’âge de l’informatique et de la biologie moléculaire. Cela change complètement notre rapport au monde. Le progrès s’est au contraire accéléré.
En revanche, l’idée à laquelle nous ne croyons plus – et c’est là la difficulté de la gauche héritière de Condorcet -, c’est celle du passage automatique du progrès scientifique et technique au progrès moral. Depuis le nazisme, nous ne pouvons plus croire que le progrès technique crée automatiquement le progrès moral. C’est en effet une des difficultés problématiques classiques de la gauche. Il ne faut pas jouer perdant mais considérer, contrairement à l’optimisme presque mécanique de la fin du XVIIIe – qui est encore celui de Victor Hugo à la fin du XIXe -, que le progrès moral, celui auquel peut-être nous sommes le plus attaché comme couronnement de tous les autres, eh bien, il doit se construire jour après jour. Il ne viendra pas automatiquement.
Comme l’avait bien vu François Furet, la grande coupure, c’est la guerre de 1914. La gauche d’avant 1914 et la gauche d’après 1914, un siècle de chaque côté, ce n’est pas la même. Parce que justement la notion de progrès a cessé d’être automatique. Quant à l’idée de justice, elle est constitutive de la gauche du début à la fin. » (entretien mené par Gilles Anquetil, Laurent Joffrin et François Armanet)

Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa, La Gauche et le peuple, Flammarion, 2014

Le second ouvrage paru en octobre dernier rassemble la correspondance de Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa sur un point plus précis mais essentiel : la fracture entre la gauche et le peuple. L’Obs publiait alors un long article « La Gauche a-t-elle trahi le peuple ? » sur la discussion des deux auteurs – « Face à la tragédie actuelle de la politique française, la montée en puissance d’un Front national que rien ne semble devoir enrayer, ces deux hommes-là ont eu envie de se parler, de s’entendre. Leur échange de lettres, aujourd’hui publié sous le titre «la Gauche et le Peuple», restera comme un document important pour quiconque cherche à comprendre avec une véritable profondeur de champ la situation historique dans laquelle nous nous trouvons. »

Un extrait du texte de  Jean-Claude Michéa :

«  Je voudrais cependant revenir quelques instants sur un point historique, curieusement méconnu, qui me semble de nature à éclairer certaines des formes actuelles de ce mépris du peuple qui est devenu, depuis plus de trente ans, la marque de fabrique de la nouvelle intelligentsia de gauche. Jusqu’à une période récente, en effet, les membres de l’élite dirigeante, le plus souvent formés à l’école patriotique de Gambetta et de Clemenceau, s’appuyaient encore massivement sur une image du peuple et de la nation qui, pour l’essentiel, coïncidait avec celle de Jules Michelet, de Victor Hugo ou de Charles Péguy.
Les choses n’ont donc véritablement commencé à changer que lorsque le pouvoir gaulliste – sous l’influence décisive de son aile technocratique – allait décider, au début des années 1960, de mettre en œuvre son plan de «modernisation» intégrale de la société française. C’est dans ce contexte particulier que le processus parallèle de la décolonisation en est venu à jouer un rôle tout à fait imprévu. On oublie souvent, en effet, que la gestion de l’empire colonial français s’appuyait en permanence sur le travail «pédagogique» d’une multitude de hauts fonctionnaires chargés d’inculquer aux différentes populations indigènes la supériorité de la «civilisation occidentale» et de «l’esprit moderne».
Or, une fois cet empire colonial dissous (pour l’essentiel), que sont devenus ces experts en civilisation? Kristin Ross est l’une des rares historiennes à avoir rappelé qu’une partie notable d’entre eux ont aussitôt été invités à mettre les «compétences» qu’ils avaient acquises auprès de ces populations indigènes au service du nouveau chantier gaullien de la «modernisation» économique, sociale et culturelle.
C’est donc à partir de ce moment précis que le peuple français – jusque-là considéré, du moins en paroles, comme le seul dépositaire légitime de la souveraineté nationale – a commencé à être perçu par les différents décideurs et technocrates comme une simple population «sous-développée» parmi d’autres. Population sur laquelle les nouveaux «experts» de la modernisation (bientôt rejoints par ceux de la Communauté européenne) allaient pouvoir expérimenter librement – et avec toute la condescendance d’usage – les techniques de contrôle et de persuasion jusqu’ici appliquées aux seules sociétés soumises au joug colonial.
Il était dès lors inévitable que le rapport entre les nouvelles élites dirigeantes – elles-mêmes de plus en plus convaincues que le cadre étroitement national avait fait son temps – et la population ordinaire, désormais comprise comme le dernier rempart de la mentalité «archaïque», de la «xénophobie» et du «repli sur soi», commence à changer radicalement (les campagnes de propagande médiatique pour la ratification des différents traités européens sont, de ce point de vue, tout à fait symptomatiques). »

Et pour qui voudrait entendre la correspondance en paroles, l’historien et le philosophe ont dialogué lors des Matins de France culture le 1er octobre 2014.

Laisser un commentaire