La double impasse démocratique de la gauche italienne

Aux élections européennes de mai 2014, alors que le Front national se hissait au rang de « premier parti de France » avec 25 % des voix, la large victoire du Parti démocrate (PD) chez nos voisins italiens a provoqué une vague d’espoir et d’envie au sein de la gauche européenne. On pouvait encore être socialiste, d’une gauche de gouvernement, et gagner des élections !

Mais la focalisation de l’attention sur la figure de Matteo Renzi, qui succédait à une certaine curiosité à l’égard du Mouvement 5 étoiles (M5S) de Beppe Grillo, n’a pas conduit à essayer de tirer outre mesure des enseignements de l’exemple italien, en particulier en termes de légitimité démocratique. C’est une des interrogations centrales de l’analyse du politiste Christophe Bouillaud pour la fondation Jean Jaurès sur La gauche italienne à l’heure du « renzisme » : la gauche italienne peut-elle fournir un modèle de dynamique démocratique dont la gauche française pourrait s’inspirer pour renouer avec une légitimité politique ?

Selon C. Bouillaud, le renzisme s’inscrit en effet dans une forme de doxa de la politique italienne, le « décisionnisme démocratique », qui combine un diagnostic et un postulat. Le diagnostic : les maux de l’Italie proviennent de la puissance des rentes et des intérêts acquis, dont le poids des syndicats constituerait un exemple criant. Le postulat : pour en sortir, il faut donner à un dirigeant les moyens de mettre en œuvre des réformes structurelles, via des réformes institutionnelles qui lui confèrent une réelle marge de manœuvre, c’est-à-dire une majorité parlementaire solide et durable et une absence de vetos institués (à l’instar de ce que représente, en Italie, le bicamérisme parfait). En somme, ce dont le pays a besoin, c’est d’un exécutif fort sur le modèle de la Vème République française ; on comprend mieux l’attrait du modèle Renzi pour Manuel Valls. Ce décisionnisme a une traduction forte en matière de dynamique politico-partisane : une personnalisation de la politique, fondée sur une association forte d’un parti à une personne, à qui la légitimité peut être conférée par un mécanisme tel que les primaires – une personnalisation résumée par l’acronyme « PdR » pour désigner le PD : le Parti de Renzi…

Peut-il y avoir un projet démocratique alternatif à gauche ? De l’autre côté des Alpes, c’est le M5S qui a, brièvement, représenté cette alternative, en exprimant haut et fort sa critique de la partitocratie et en prétendant mobiliser la société civile contre la « caste » des élites politiques traditionnelles. Une critique qui rencontre, selon C. Bouillaud, un certain écho, notamment chez une jeunesse éduquée mais sans débouchés professionnels, à la recherche d’une forme de radicalité politique, à l’instar de ce qui constitue une part de la base militante de Podemos en Espagne. Toutefois, cette revendication d’un approfondissement démocratique, comme « refus que la capacité de décision démocratique du peuple soit niée au profit de l’ordre européen et international » (p. 39), présente une dimension potentiellement nationaliste ou patriotique dont l’ancrage progressiste ne paraît pas toujours évident. Surtout, C. Bouillaud pointe l’incapacité du M5S à incarner une réelle alternative, c’est-à-dire à proposer un récit explicatif alternatif sur les problèmes italiens et les moyens de les combattre, et prédit ainsi un possible écroulement du M5S qui risque de reporter cette demande de radicalité sur l’extrême-droite, en l’occurrence la Ligue du Nord.

In fine, ce qui frappe dans l’analyse de C. Bouillaud est cette double impasse : impasse du décisionnisme démocratique, dont les critiques à l’égard de la Vème République ne sont qu’un énième avatar en France ; impasse d’une forme de spontanéisme démocratique du côté du M5S. Entre les deux, c’est l’idée même d’un projet progressiste et démocratique qui reste à explorer.

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