Grexit : La reprise fait débattre Stiglitz, Krugman, Cohen, Coeuré et d’autres

Pour vous aider à y voir plus clair dans le débat fourni autour du Grexit, la sortie de la Grèce de la zone euro, La reprise a compilé pour vous quelques-unes des interventions des économistes qui se sont exprimés sur le sujet, en un débat surprise. Les traductions des articles en anglais sont de La reprise ; les compléments de La reprise sont indiqués entre crochets.

La reprise : La Grèce et ses créanciers se renvoient la balle quant à la répartition des responsabilités dans les difficultés que connaissent aujourd’hui le pays. Que faut-il en penser ?

Joseph Stiglitz (Europe’s Attack on Greek Democracy, Project Syndicate, 29 juin 2015) : « Le raisonnement économique derrière le programme que la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international) a imposé à la Grèce il y a cinq ans a eu des résultats désastreux, qui ont abouti à une baisse de 25% du PIB du pays. Je ne peux penser à aucune dépression, à aucune époque, qui ait été aussi délibérée et qui ait eu des conséquences aussi catastrophiques : le taux de chômage chez les jeunes Grecs, par exemple, excède maintenant les 60 %. Il est incroyable que la troïka ait refusé d’endosser sa responsabilité là-dedans, et d’admettre à quel point ses prévisions et ses modèles étaient faussés. »

Elie Cohen (Leçons grecques pour l’Europe, Telos, 26 juin 2015) : « Entre 2002 et 2015 la Grèce a connu un déficit permanent de finances publiques démarrant à 6% en 2002, plongeant jusqu’à 15% en 2009 avant d’être corrigé brutalement en 2015 à 4% ! Ces données ont le mérite de relativiser l’argument de l’austérité imposée par la Troïka, puisqu’elles montrent que les déséquilibres ont été constants et qu’ils étaient au cœur du modèle de croissance grecque avant la crise, une croissance tirée par la consommation et la dépense publique. Ce principe justifie la fixation d’un excédent primaire soutenable dans le cadre du plan négocié actuellement, la dette accumulée relevant d’un traitement spécifique. »

Rémi Bourgeot (L’interminable crise grecque et la logique de l’euro, IRIS, 22 juin 2015) : « Les partisans d’une ligne dure face au gouvernement grec ont souvent raison lorsqu’ils pointent les failles du système de collecte d’impôts du pays, la désorganisation de son administration et le clientélisme. Pour autant, il est surprenant que ce constat ne les conduise pas à opter pour une solution durable, plutôt que pour les mesures d’austérités contreproductives qui sont au centre de tous les programmes d’aide européens. Depuis le début de la crise, la Grèce a perdu un quart de son PIB. C’est là la principale raison qui rend le pays incapable d’assurer le service de sa gigantesque dette publique (qui atteint désormais un niveau de 175% du PIB). En réalité, plus personne parmi les dirigeants européens ne croit que l’économie grecque pourra s’en sortir sans un certain niveau de restructuration de la dette publique. »

La reprise : La troïka a-t-elle raison de demander à la Grèce de poursuivre son programme d’austérité en échange de l’apport de nouveaux fonds ?

Rémi Bourgeot : « Le drame permanent qui accompagne les remboursements [de dette] de la Grèce reflète des questions plus politiques qu’économiques. Les gouvernements de la zone euro ont déjà, dans le passé, réduit le fardeau de la dette grecque en réduisant les taux d’intérêt et en repoussant largement les échéances de remboursement. (…) Ainsi, il ne semble pas y avoir d’autre raison à la dramatisation des paiements au FMI et à la BCE que de faire pression sur le gouvernement grec. Il est naturel que les créanciers aient recours à ce type de manœuvres politiques pour imposer à Alexis Tsipras de nouvelles mesures d’ajustement. Néanmoins, il est surprenant qu’ils insistent sur des mesures d’austérité, essentiellement quantitatives, qui se sont déjà avérées inefficaces et néfastes. En lieu des cibles d’excédent budgétaire (primaire) irréalistes, les créanciers devraient essentiellement exiger du gouvernement grec un véritable engagement à réformer l’État en profondeur et le système de collecte fiscale. L’incapacité à centrer les négociations sur ces sujets de fond a immanquablement conduit à une joute verbale entre deux types opposés de populisme. »

Paul Krugman (Greece Over the Brink, The New York Times, 29 juin 2015) : « Vous devez vous rendre compte que la plupart – pas la totalité, mais la plupart – de ce que vous avez entendu sur la prodigalité et l’irresponsabilité de la Grèce est faux. Oui, le gouvernement grec a dépensé plus que ses moyens à la fin des années 2000. Mais depuis il a de façon répétée coupé dans les dépenses et augmenté les impôts. Les effectifs de la fonction publique ont diminué de 25% et les retraites (qui étaient en effet beaucoup trop généreuses) ont été sévèrement réduites. Si vous ajoutez toutes les mesures d’austérité, elles suffisent largement pour éliminer le déficit d’origine et le transformer en un large surplus budgétaire. Alors pourquoi cela n’a-t-il pas marché ? Parce que l’économie grecque s’est effondrée, largement du fait de ces mêmes mesures d’austérité, ce qui a tiré les revenus vers le bas. Et cet effondrement a lui-même beaucoup à faire avec l’euro, qui a enfermé la Grèce dans une camisole de force. Des cas d’austérité qui ont marché, où les pays ont pu maîtriser leurs déficits sans aller tout droit à la dépression, impliquent généralement des dévaluations importantes de leur monnaie pour rendre leurs exportations plus compétitives. (…) Mais la Grèce, sans sa propre monnaie, n’avait pas cette option. »

La reprise : Face à ce débat, le choix de Tspiras de quitter la table des négociations pour soumettre l’offre de la troïka à référendum le 5 juillet prochain relève-t-il du populisme de mauvais aloi ?

Paul Krugman : « C’est facile de se perdre dans les détails, mais le point essentiel maintenant est qu’on a présenté à la Grèce une offre à prendre ou à laisser qui est en pratique impossible à distinguer des politiques conduites ces cinq dernières années. Cette offre est – et a probablement été conçue exprès – telle qu’Alexis Tsipras, le Premier ministre grec, ne peut pas l’accepter, parce qu’elle détruirait sa raison d’être politique. L’objectif sous-jacent était certainement de le chasser du pouvoir, ce qui arrivera probablement si les Grecs ont suffisamment peur de la confrontation avec la troïka pour voter oui la semaine prochaine. »

Benoît Coeuré (La sortie de la Grèce de l’euro « ne peut plus être exclue », Les Echos, 29 juin 2015) : «  [Les dernières propositions de la troïka] donnaient du temps et de l’autonomie à la Grèce pour réformer son économie, comme par exemple son marché du travail, tout en prévoyant une trajectoire budgétaire exigeante mais qui tient compte de la dégradation de la situation économique. L’excédent primaire demandé était ramené à 1% de PIB en 2015, contre 3% précédemment. Nous proposions également des coupes plus importantes dans les dépenses militaires pour créer des marges de manœuvre ailleurs. (…) La décision d’interrompre les discussions a été prise par les autorités grecques. Cela nous a d’ailleurs surpris, car nous arrivions au terme d’échanges intenses et assez fructueux. »

Joseph Stiglitz : « En janvier, les citoyens de Grèce ont voté pour un gouvernement qui s’était engagé à mettre fin à l’austérité. Si ce gouvernement tenait tout simplement ses promesses de campagne, il aurait déjà rejeté cette proposition. Mais il a voulu donner aux Grecs une chance de peser eux-mêmes sur cette question, qui est si essentielle pour le bien-être futur de leur pays. Ce souci de légitimité populaire est incompatible avec les politiques de la zone euro, laquelle n’a jamais été un projet particulièrement démocratique. La plupart de ses membres n’ont pas demandé l’approbation de leurs populations quand ils ont abandonné leur souveraineté monétaire à la BCE (…). A coup sur, ce que nous voyons maintenant, 16 ans après que la zone euro a institutionnalisé ces relations, c’est l’antithèse de la démocratie : de nombreux leaders européens veulent voir la fin du gouvernement de gauche du Premier ministre Alexis Tsipras. Après tout, il est extrêmement gênant d’avoir en Grèce un gouvernement qui est si opposé au type de politiques qui ont tant fait pour accroître les inégalités dans tant de pays, et qui est si fortement engagé en vue de réduire le pouvoir déchaîné de l’argent ».

La reprise : Selon vous, quel devrait être le vote des Grecs à ce référendum ?

Benoît Coeuré : [Si les Grecs répondent non,] « ce serait un refus de l’offre des 18 autres pays de la zone euro. Il serait alors très difficile de renouer un dialogue politique. L’Eurogroupe a clairement considéré que les propositions des trois institutions étaient allées à la limite de ce qui était acceptable. »

Paul Krugman : « La Grèce devrait voter « non », et le gouvernement grec devrait être prêt, si nécessaire, à sortir de l’euro (…), pour trois raisons. En premier lieu, nous savons maintenant qu’une austérité toujours plus sévère est une voie sans issue : après cinq ans, la Grèce n’a jamais été si mal. En deuxième lieu, une grande part, voire la plupart du chaos qu’on craint en cas de Grexit s’est déjà produit. Avec des banques fermées et un contrôle des capitaux déjà mis en place, il n’y a plus tant de dégâts à faire. Enfin, céder à l’ultimatum de la troïka représenterait l’abandon définitif de toute prétention à une indépendance de la Grèce. Ne croyez pas ceux qui vous disent que les officiels de la troïka sont juste des technocrates qui expliquent aux Grecs ignorants ce qu’il faut faire. Ces prétendus technocrates sont en réalité des fantaisistes qui ont délibérément ignoré tout ce qu’on sait en macroéconomie, et se sont trompés à chaque étape de cette histoire. Ce n’est pas une question d’analyse [économique], c’est une question de pouvoir. »

La reprise : Après le référendum, quelle qu’en soit l’issue, faut-il se diriger vers une sortie de la Grèce de la zone euro ?

Marek Dabrowski (Greece : from default to Grexit ?, Bruegel, 29 juin 2015) : « Une sortie de la zone euro aiderait-elle la Grèce à résoudre ses difficultés économiques et fiscales, comme suggéré par de nombreux commentateurs ? Selon eux, réintroduire une monnaie nationale plus faible permettrait au pays de regagner sa compétitivité externe. Toutefois, la compétitivité est aujourd’hui un problème moins crucial qu’il y a quelques années, du fait des progrès enregistrés en raison des réformes structurelles passées ces dernières années. De plus, les exportations grecques n’ont pas fortement réagi aux baisses du coût du travail, en raison d’autres facteurs comme des marchés de produits rigides et une innovation limitée, qui sont des secteurs dans lesquels des réformes profondes restent encore à mettre en œuvre. (…) Sortir d’une union monétaire fortement intégrée (…) est une opération beaucoup plus complexe et risquée qu’une simple dévaluation d’une monnaie nationale ».

Les groupes Eiffel et Glienicker (collectifs français et allemand d’économistes, de juristes, de politologues etc., Donner une chance à la Grèce, Confrontations) : « Il faut arrêter la tragédie. Le découragement croissant de l’Europe vis-à-vis du nouveau gouvernement grec poussent désormais certains à plaider pour un « Grexit » – une sortie de la Grèce de la zone euro. Nous pensons que ce serait une erreur : un échec politique collectif et une catastrophe économique et sociale pour le peuple grec. Cependant, ce serait aussi une erreur collective que de garder la Grèce dans la zone euro sans engagement sérieux et crédible de la part du gouvernement grec pour réformer en profondeur son économie et ses institutions. (…) L’Europe doit à la Grèce sa solidarité et une perspective de développement au sein de la zone euro. Mais elle doit aussi se préparer à toute éventualité, même celle d’un “Grexit” qui de notre point de vue serait un échec coûteux pour la Grèce et pour l’Europe. »

Laisser un commentaire