Front national, Front rural ?

Pourquoi vote-t-on Front national dans les zones rurales ? Voilà une question à laquelle les grands médias de grandes villes peinent à répondre. Si le Front national suit une progression régulière, en apparence inexorable, avec des électeurs fidèles, assidus et – comme l’a montré l’élection départementale – assez bien répartis sur l’ensemble du territoire, c’est notamment parce que le parti s’appuie sur ces zones dont on ne parle presque jamais ; c’est parce que, depuis près de vingt ans, il accomplit un travail auquel les grands partis semblent avoir renoncé.

L’offensive du Front national sur l’ensemble des zones rurales ou périurbaines remonte aux années 2000 et accompagne l’émergence de Marine Le Pen contre la tendance dure incarnée par Bruno Gollnisch. Cette distinction entre deux Fronts est à la fois géographique, politique et historique, au sens où elle correspond à deux générations animées d’un esprit et d’une culture différents.

Le vote Front national était plutôt urbain dans les années 1990, et implanté en majorité dans le Sud-Est. Dans ce bastion historique, le Front national est d’ailleurs resté tel qu’en lui-même : une extrême droite pure et dure, c’est-à-dire purement et durement conservatrice, sans aucune fibre sociale, et qui s’est trouvé récemment une nouvelle figure de proue en la jeune Marion Maréchal-Le Pen.

Ce n’est pas le cas de la nouvelle tendance, montante au sein du Front national depuis la présidentielle de 2002 ou le référendum de 2005. On la trouve plutôt dans les zones rurales ou encore dans les anciens bassins miniers. Cette tendance n’appartient pas à l’ultra-droite et n’a rien du Tea Party auquel on a pu la comparer. En effet, l’ultra-droite américaine réclame le démantèlement de l’État, tandis que les nouveaux électeurs du Front national sont découragés par la désaffection des structures publiques dans les zones rurales et les banlieues. Marine Le Pen joue habilement d’un discours nationaliste, aux résonances pétainistes, qui fait perdurer l’image d’une France éternelle et oublier le processus de mondialisation : « L’âme française est intrinsèquement paysanne. Nos campagnes sont des espaces d’une richesse inouïe, où la France se perpétue dans ce que sa civilisation a engendré de meilleur. »[1]

Est-ce une raison pour prendre de haut les électeurs auxquels elle s’adresse en repoussant leur vote aux marges du système républicain ? Jean Jaurès prenait le parti inverse quand il déclarait : « Les socialistes doivent se préoccuper avant tout de cette démocratie rurale, de ces petits propriétaires qui souffrent et qui, malgré toutes leurs souffrances, espèrent encore et conservent une foi inébranlable en cette république qui est leur chose à eux »[1]. Que dirait-il en voyant l’hôpital, l’école, la Poste disparaître et laisser à l’abandon des pans entiers du territoire ? Le ministère le plus important aurait dû être celui de l’égalité des territoires : le gouvernement « socialiste » a eu l’idée de génie de le supprimer après les élections ! Et l’une des dernières réformes en date (que même Jean-Pierre Raffarin n’avait osé pousser à bout) consiste à fusionner les régions et attiser les querelles de chapelles dans le but avoué de satisfaire au canon européen…

C’est une erreur d’avoir fait du Front national l’ennemi à abattre, de lui avoir confectionné une robe de martyr, alors qu’il ne demandait pas mieux. Jean-Luc Mélenchon a fait preuve d’un courage politique certain, mais s’est trompé en privilégiant la lutte contre le Front national au détriment de la lutte contre le néo-libéralisme économique, abstraction faite des partis qui l’incarnent. Il semble avoir braqué des électeurs déboussolés, qui se tournent plutôt vers l’abstention que vers un vote alternatif au Front national. Cela n’empêche qu’il faille continuer à leur parler, à montrer que la question raciale ou nationale est le moyen favori (et ô combien traditionnel) d’occulter la question sociale ou la question des inégalités régionales. En cela, le Front national ne pose pas les bonnes questions, comme on l’entend trop souvent : il les élude ou les remplace par de fausses questions, qui orientent déjà la réponse dans le sens voulu.

Bien qu’ils se trompent de combat, les électeurs du Front national ne sont pas perdus pour la gauche : certains en viennent ! Ils ont voté non au référendum de 2005 sur l’extension du libéralisme. Les résultats de l’élection départementale, le mois dernier, montrent que certaines régions rurales comme le Sud-Ouest résistent à l’emprise idéologique de la droite, en partie grâce à un ancrage culturel et une politique de terrain. En tout état de cause, la gauche ne devrait pas lutter contre des électeurs mais contre l’idéal qu’on leur fait miroiter ; elle ne devrait pas crier au populisme, mais montrer comment cette pseudo-représentation du peuple joue sur la division au sein même du peuple. Facile à dire, c’est vrai. Mais le réservoir de voix est là, et peut-être sera-t-il plus facile de convaincre ceux qui votent encore, que de faire revenir aux urnes ceux qui se sont abstenus.

[1] Marine Le Pen, discours du 26 février 2012 à Châteauroux.

[2] Jean Jaurès, « La solution socialiste à la crise du monde paysan », discours du 3 juillet 1897 à la Chambre.

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