Front national : complot de famille ?

La dernière semaine médiatique a été consacrée à un feuilleton en plusieurs épisodes mettant en scène la famille Le Pen. Les médias traditionnels se sont focalisés sur le plus spectaculaire et le plus « vendeur », l’affrontement du père et de la fille, Créon contre Antigone. Un peu de distance psychologique, historique, géographique et idéologique permet de comprendre en quoi ce règlement de comptes violent, tant en paroles qu’en actes, manifeste – un comble pour ce parti ! – une crise d’identité.

Les faits

Jean-Marie Le Pen fait publier dans Rivarol, journal à la droite de l’extrême droite, une interview où il va à rebours de l’entreprise de dédiabolisation menée par sa fille depuis qu’elle a repris la présidence du parti. Il renoue avec une tradition violemment antisémite, raciste, homophobe, attaque la démocratie et réhabilite le pétainisme. Marine Le Pen menace de l’exclure et la plupart des cadres du Front national lui apportent son soutien.

Complot de famille ?

Si plusieurs interprétations peuvent être données du spectacle, on se démarquera résolument de la position démagogique de l’UMP, qui a donné dans la théorie du complot. Par-delà l’exploitation bassement politicienne, elle commet là deux graves erreurs d’interprétation : 1) Que nous soyons dans une société du spectacle n’implique pas que la vérité ait disparu, mais seulement qu’un conflit privé est facilement transporté sur la scène publique pour y être visible par tous. 2) Que Marine Le Pen puisse tirer profit de cet épisode en se rachetant une virginité (quoiqu’elle n’ait rien renié du passé) n’implique pas qu’elle ait créé l’affaire de toutes pièces. Le Front national a connu dans son histoire bien des divisions, bien des exclusions et des volées de bois vert, et c’est plutôt quand il reste calme qu’il y aurait lieu de soupçonner une manipulation.

 Laver son linge sale en famille 

Le Front national est un parti qui fonctionne sur une logique dynastique et népotiste. Ce que Nicolas Sarkozy a échoué avec Jean Sarkozy a réussi au Front national : remplacer le monarque par le dauphin. Le culte de la « famille politique » qu’on trouve aussi chez l’UMP trouve son point d’accomplissement au Front national, pour qui la famille politique est d’abord une famille privée. De là l’impression d’un conflit surjoué, alors qu’il est plutôt surdéterminé par les liens de famille réels entre les deux principaux protagonistes. Cette famille royale a son domaine, la fastueuse propriété de Montretout, où se retrouvent tous les Le Pen depuis trente ans. Il est vrai que Marine Le Pen avait déménagé en fin d’année dernière ; mais peut-on vraiment déménager de chez sa famille ?

Parricide et infanticide 

Avant toute analyse politique, l’approche psychanalytique est tentante dans un parti où la vie de famille est similaire à celle des familles bourgeoises du XIXe siècle. A ce titre, on peut considérer que Marine Le Pen cherche à tuer le père. Plus intéressant encore, la nièce Marion Maréchal-Le Pen entretient depuis quelques années une relation harmonieuse avec Jean-Marie Le Pen, alors qu’elle s’entend assez mal avec sa tante, comme si une génération avait sauté. Il n’en a pas toujours été ainsi. Ironie du sort, au moment de passer la main, de quitter la présidence du FN, Jean-Marie Le Pen avait choisi de favoriser sa fille au lieu de favoriser ses idées, plutôt incarnées par Bruno Gollnisch. Il ne manque pas de sel que ce dernier ait été l’un des seuls à défendre Jean-Marie Le Pen la semaine dernière, avant de poser sa candidature en Provence-Alpes-Côte d’Azur… contre Marion Maréchal-Le Pen. Au plus fort des querelles politiciennes, on ne sort décidément pas de la famille.

Modernes antimodernes

Jean-Marie Le Pen a donc tout fait pour que la logique de « lignage » l’emporte sur la logique idéologique. Mais un patriarche qui part, fût-il intronisé président d’honneur (le beau placard !), ne peut jamais être assuré que le candidat qu’il impose répètera son programme point par point. Le temps change même et surtout pour un parti conservateur. Depuis sa prise de fonction, Marine Le Pen a entamé un processus de personnalisation du pouvoir qui tient moins au culte de la personnalité (typique de Jean-Marie Le Pen : on vend toutes sortes d’objets, de reliques aux couleurs du FN) qu’à une adaptation pragmatique au système médiatico-politique moderne. Et tant pis pour les traditions ! Le « Rassemblement bleu marine » était déjà l’indice d’une prise de distance avec le FN, ou plus exactement avait valeur de test – de même que le refus quasi névrotique qu’on appelle l’extrême droite par son nom. Marine Le Pen avait donc renié son héritage bien avant de renier son père.

Le bon père et le mauvais fils

Toujours prompts à mettre des étiquettes sur les personnes, les médias nous ont vendu une guerre ouverte entre Jean-Marie Le Pen et Florian Philippot. En réalité, Philippot n’est pas le premier à subir les foudres du patriarche ; et avant de passer au débat d’idées, on peut encore se demander si la guerre avec la fille ne cache pas une guerre avec le «mauvais fils ». Jean-Marie Le Pen nous rejoue le coup de l’orthodoxe contre l’hérétique, mené avec succès contre Bruno Mégret dans les années 1990. L’objectif de Mégret était déjà de banaliser le parti, et il avait déjà emporté des mairies en suivant cette stratégie. Nous ne reviendrons pas sur les facteurs qui l’ont mené à un échec complet, mais les invectives de Jean-Marie Le Pen à son endroit n’avaient rien à envier à celles qu’on entend aujourd’hui.

Un « mouton noir » 

On peut toutefois se pencher sur le cas de Florian Philippot. Celui-ci a tout pour déplaire à Jean-Marie Le Pen : c’est un énarque, donc un « technocrate » ; son orientation gay a été dévoilée il y a peu ; il défend le « ni droite ni gauche », et il est bien placé pour le faire car il militait avec les chevènementistes à l’heure où Jean-Marie Le Pen persistait à qualifier les chambres à gaz de « détail de l’Histoire ». En somme, Philippot est soupçonné de « gauchiser » le parti, de même que Patrick Buisson était soupçonné de « droitiser » l’UMP. En tout cas, Florian Philippot ressemble beaucoup plus à l’ennemi de toujours du Front national qu’à l’une de ses têtes pensantes les plus influentes. Et tel est bien son pire défaut : on l’écoute. Le mouton noir est un loup dans la bergerie.

Petites piques et grandes divergences 

Cela étant, la « ligne Philippot », si tant est qu’elle existe, suppose qu’elle ait des oreilles pour la recevoir (comme pour Patrick Buisson). Derrière la querelle de personnes se cache une divergence de vues stratégique. Il est clair qu’une évolution s’est opérée, douloureuse pour une partie de la base. Économiquement parlant, Marine Le Pen est l’inverse d’Emmanuel Macron : on a l’impression que celle-ci est moins à droite que l’UMP, alors que celui-ci l’est davantage. Pourtant, la stratégie de Florian Philippot n’est pas de transformer le FN en parti de gauche, mais de récupérer les électeurs du « non » au référendum de 2005 en jouant sur l’ambiguïté de cette réunion de mécontents. Du non au traité au non au système, il n’y a qu’un pas. Le problème est que Jean-Marie Le Pen ajoute : non à la république, alors que Marine Le Pen – pour la première fois dans l’histoire du FN – a décidé de canaliser tous les non dans une profession de foi « républicaine ». Autant dire que si Jean-Marie Le Pen apparaît comme le plus insupportable des deux, ce n’est pas forcément lui qui a lancé les hostilités.

Deux têtes pour un Front

Malheureusement pour le FN, personne ne peut vraiment trancher entre les deux lignes, le ni-ni (!) ou l’ultra-droite. En effet, la divergence de stratégies répond à une dualité de profils sociologiques et politiques – dualité qu’on peut, avec plus ou moins de réussite, retrouver sur la carte de France entre électeurs du Nord / électeurs du Sud. En l’absence de solution pour sortir de ce conflit, la victoire de l’un ou l’autre camp risque bien d’être un trompe-l’œil, un succès fragile et momentané. Selon toute probabilité, dans un avenir proche, Marine Le Pen gardera la main sur le parti et Marion Maréchal-Le Pen sur la région PACA. Mais au prix d’une grande faiblesse de part et d’autre : ni Marine ni Marion ne peuvent seules faire triompher la marque Le Pen, nulle d’entre elles ne peut seule faire la captation d’héritage. En attendant, l’électeur désabusé (ou amusé ?) par la politique aura du moins un espoir : celui de ne plus entendre la droite nous faire le coup de l’« unité  de la famille » !

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