Faut-il supprimer l’ENA ?

Kevin Brookes, doctorant en science politique et enseignant à Sciences Po Grenoble et Jérôme Perrier, normalien, agrégé et docteur en histoire, chargé de conférences à Sciences Po Paris s’intéressent aux questions de la formation des élites politiques et administratives et sont les auteurs d’une tribune parue le 1er octobre 2015 dans Libération : « Quand la gauche était libérale… ». Curieuse, La Reprise a voulu en savoir plus sur la réflexion de ces deux chercheurs aux idées iconoclastes pour la pensée de gauche, et a priori éloignées de sa ligne éditoriale.

Second volet de notre entretien : la formation des élites politiques et administratives.

La Reprise : A vous lire, la première question à vous poser parait évidente : faut-il supprimer l’ENA ?

Jérôme Perrier : La vraie question n’est pas tellement celle de la suppression de l’ENA, mais celle de son monopole dans l’accès aux grands corps. Il faut savoir que le fondateur de l’ENA, Michel Debré, a beaucoup réfléchi à cette question. Comme vous le savez sans doute, il a travaillé sur l’idée d’une Ecole d’administration dès les années du Front populaire, à l’époque du projet de Jean Zay, le ministre de l’Education de l’époque.

A ce moment-là et dans les années suivantes, c’est-à-dire durant la guerre (qui a été pour lui une période d’intenses réflexions comme je le montre dans ma thèse), Michel Debré a réfléchi à plusieurs types d’écoles, et notamment aux deux grands modèles que représentaient l’école Polytechnique et l’ENS. C’est cette dernière qui avait alors plutôt ses faveurs car il était le plus souple et faisait de l’ENA un centre de formation parmi d’autres pour une haute fonction publique qui devrait conserver une certaine diversité d’origine, aussi bien sur le plan social que sur le plan intellectuel. Le système qui sera finalement retenu s’avèrera assez différent et beaucoup plus monopolistique, sans qu’il soit très facile de déterminer pourquoi. L’une des raisons est certainement que chacun des grands corps, qui conservait jusque-là un mode de recrutement spécifique, est sorti largement déconsidéré de la guerre, puisqu’une bonne partie de la haute administration avaient servi fidèlement la régime de Vichy, comme l’a très bien montré Marc-Olivier Baruch, dans sa monumentale thèse, Servir l’Etat français. L’administration en France de 1940 à 1944. A la Libération, alors que sonne l’heure de la Reconstruction et que la question de l’unité nationale redevient primordiale, le projet retenu pour la création de l’ENA s’avère donc plus monopolistique qu’il aurait pu l’être si son fondateur avait eu la possibilité de suivre ses premières intentions en la matière.

Quel est le problème de ce monopole que représente l’ENA pour ce qui concerne l’accès aux grands corps ? C’est que tous les hauts fonctionnaires se trouvent dès lors avoir la même formation, à savoir celle qui est délivrée à Sciences po et puis à l’ENA (sachant que l’ENA étant une école d’application, on n’y apprend rien de très important sur le plan théorique). Je me souviens de Philippe de Villiers déclarant un jour que l’ENA était la seule école où l’on savait moins de choses en sortant qu’en y entrant ! Derrière le côté provocateur et outrancier du propos, on retrouve là un regret exprimé depuis la fondation de l’école par des générations entières de jeunes énarques : à savoir que l’enseignement y serait insuffisant, d’autant que tous les élèves y seraient obnubilés durant leurs années d’études par le classement de sortie, dont dépend tout leur destin professionnel. Quant à l’enseignement donné à Sciences po, ce n’est pas moi qui vais le critiquer, puisque j’y enseigne ! Mais force est de constater que l’enseignement qui y est donné est par définition très généraliste, et qu’il y a tout de même un certain abus de langage à dire par exemple – comme le font souvent les journalistes, à moins que ce soit les intéressés eux-mêmes – que François Hollande ou Pierre Moscovici sont économistes de formation parce qu’ils sont passés sur les bancs de la rue Saint Guillaume, soit comme élèves soit comme conférenciers. A ce compte-là, ils sont aussi juristes et historiens, puisque ce sont là des disciplines que l’on enseigne à Sciences po au même titre que l’économie !

Le problème à vrai dire n’est pas tant la qualité de la formation reçue (elle n’est pas en cause), que son uniformité ! Les hauts fonctionnaires (mais aussi les grands patrons et les hommes politiques les plus importants, qui sont souvent issus de la haute fonction publique) ont fréquenté les mêmes écoles depuis le primaire ; ils ont eu les mêmes cours, les mêmes critères d’évaluation, les mêmes professeurs, les mêmes lectures. Ils ont tous appris, si ce n’est à lire du moins à s’informer, en parcourant tous les jours Le Monde, ou quelques auteurs-phares qui monopolisent en permanence le débat, quel que soit le sujet abordé. Comment s’étonner dès lors qu’ils soient accusés de penser tous la même chose ? (ce qui est sans doute excessif, mais pas totalement faux…)

Je vais aller encore plus loin, et vous dire le fond de ma pensée. Les élites françaises sont pour l’essentiel des élites nourries au sein de l’Etat. Elles ont été choyées par l’Etat, formées par l’Etat et pour l’Etat. Même quand elles « pantouflent », c’est-à-dire lorsqu’elles vont dans le privé, elles sont parachutées à la tête de grandes entreprises qui entretiennent d’étroits rapports de connivence avec l’Etat, et avec leurs anciens petits camarades hauts fonctionnaires restés au sein des cabinets ministériels. Dès lors, comment s’étonner par exemple que ces élites soient si peu libérales ? Nos élites n’ont jamais été habituées à penser en dehors de l’Etat ! Je ne dis pas forcément contre l’Etat, mais au moins à côté de l’Etat, en dehors de l’Etat. Si j’étais provocateur (mais je ne le suis pas…), je dirais que nos hauts fonctionnaires font trop souvent leur cette maxime bien connue de Mussolini : « Tout dans l’Etat, rien contre l’Etat, rien en dehors de l’Etat ». Ce qu’il manque en réalité à notre pays, c’est un va-et-vient entre le privé (le vrai privé, pas le pseudo-privé du capitalisme de connivence) et le public, notamment à travers les think tanks. Mais ça, Kévin est bien mieux placé que moi pour en parler…

Concernant cette question décisive des think tanks privés, je crois qu’elle est essentielle, car dans le système français, l’administration exerce un monopole dans l’information qui est fournie au politique. Or, rien ne légitime un tel monopole ! Absolument rien ! Il n’y a tout de même pas que les hauts fonctionnaires qui pensent dans notre pays. Nos ministres devraient par exemple pouvoir recevoir des conseils venus de gens qui travaillent dans le privé, qui connaissent intimement le monde de l’entreprise, je veux dire des petites et moyennes entreprises – pas des multinationales qui vivent en symbiose avec l’Etat. Or, regardez les cabinets ministériels ! Ils sont constitués d’énarques pour l’essentiel (ou de polytechniciens), et on n’y trouve même pas d’universitaires, ou si peu. C’est ainsi que les conseils économiques – qui sont pourtant primordiaux, vous l’admettrez – proviennent pour l’essentiel d’inspecteurs des Finances, qui ne sont pas des économistes. Je ne dis pas qu’ils ne connaissent rien à l’économie. Je dis que ce qu’ils savent de l’économie, ils l’ont appris pour l’essentiel d’un point de vue étatique. Ce sont pour ainsi dire des praticiens de l’économie politique, pas des économistes.

Kevin Brookes : La suppression de l’ENA est un serpent de mer qui revient régulièrement à l’agenda tous les deux ou trois ans. Beaucoup d’hommes politiques issus de ces rangs sont très critiques à son propos et appellent à sa suppression. Je pense notamment à Jean-Pierre Chevènement ou à François Bayrou. Cependant, les pistes qui sont le plus souvent envisagées et étudiées sérieusement sont des projets de réforme de cette école. La directrice actuelle de l’ENA a d’ailleurs entamé des efforts pour modifier le concours d’entrée en essayant de diversifier le profil des élèves. Mais la pure suppression de cette école qui enverrait un signal très fort de changement en direction de l’opinion n’est que rarement défendue sérieusement dans le débat public.

En réalité, l’ENA est en fait l’arbre qui cache la forêt plus vaste de la haute fonction publique et de la question des élites. La réflexion collective autour du mode de recrutement des experts et des gestionnaires des administrations publiques doit être à la hauteur de la crise de confiance à l’égard des institutions démocratiques que connaît notre pays.

Il conviendrait pour cela de repenser entièrement le mode de recrutement et de sélection de nos élites administratives en cassant le monopole qu’elles ont sur l’expertise et la fabrique des politiques publiques. L’idée que les personnes en charge de la direction des grands services d’administration doivent provenir de trois ou quatre écoles sur la base d’un recrutement basé sur un concours passé lorsqu’on a environ 25 ans est absurde. Comme Jérôme Perrier l’a indiqué, l’école fondée en 1945 est à mille lieux de ses objectifs de départ. Depuis l’écriture de La Noblesse d’Etat par Pierre Bourdieu en 1989, les choses ont peu changé : la reproduction sociale y est toujours extrêmement forte. L’idée de méritocratie républicaine tient davantage du mythe quand on voit qu’en réalité ce sont des héritiers surdiplômés formant une communauté relativement fermée qui président à la gestion des grandes administrations.

Les particularités de l’ENA par rapport à d’autres institutions qui forment les élites politiques et administratives à l’étranger sont multiples (et nous y reviendrons). Le caractère très théorique (seulement un stage de quelques mois) et extrêmement généraliste de la formation, la très forte reproduction sociale qu’elle consacre, le classement de sortie et la répartition des diplômés dans des « grands corps de l’Etat », et surtout) leur politisation et leur capacité à constituer des réseaux extrêmement influents dans le milieu économique, politique et administratif.

—— Pour aller plus loin, lisez l’intégralité de cet entretien ici.

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