Entretien avec Niels Planel – « la frontière est devenue une « ligne Maginot » de la mondialisation »

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Niels Planel est l’auteur d’Un autre souffle au monde (paru aux éditions Bord de l’eau en septembre 2015)

La Reprise: Comment en es-tu arrivé à écrire ce livre sur la « civilisation-monde » ?

Niels Planel: C’est un projet vieux de 15 ans, une idée que j’ai laissée en friche longtemps durant car, à 19 ans, je n’estimais pas avoir la maturité pour l’écrire, ni ne pensais lui donner précisément ce contenu. Mais, après dix ans d’expériences diverses à l’international – tantôt pour un conseiller du Prince au Japon, tantôt à la Banque mondiale à Washington, ou au Fonds vert pour le climat en Corée, là pour un ambassadeur africain, ou encore en m’engageant en banlieue parisienne –, plus d’une cinquantaine de pays visités, et trois ou quatre livres plus tard, je me suis dit que je pouvais peut-être m’embarquer dans une aventure aussi invraisemblable que celle visant à entreprendre une fresque du monde contemporain. J’ai loué une chambre d’hôtel dans un coin paumé face à la mer, au Panama, pour 44 jours sans téléphone, tout juste avec un peu de wifi (le propriétaire a dû croire que j’étais fou) et j’en suis reparti au sortir avec l’essentiel du manuscrit. S’est ensuite écoulé un certain temps pour l’extraire de sa gangue – l’éditer et le faire publier – travail que j’ai poursuivi lors de mes escales dans une flopée de pays autour du monde.

LR : Qu’entend-tu par l’éruption d’une civilisation-monde, d’une humanité interconnectée et interdépendante ?

NP: De tout temps, les hommes se sont déplacés, et avec eux les croyances, les idées et les techniques. En ce sens, la mondialisation est un phénomène séculaire – rien de neuf sous le soleil, vraiment. Mais ce qui caractérise cette phase actuelle de la mondialisation, ce sont ses nouvelles dimensions – l’accélération du temps et la multiplication du volume des échanges, toutes deux facilitées par les technologies, le tout aboutissant à une interdépendance accrue, voire totale, de telle sorte que, de nos jours, ce qui se passe aux quatre coins de la planète nous affecte tous, pour le meilleur et pour le pire.

Qu’on en juge par soi-même : Parmi les 7 milliards d’individus qui forment l’humanité aujourd’hui, il est davantage de téléphones portables que d’humains, environ 2 milliards et demi d’internautes échangeant plus de deux mille cinq cents quadrilliards de bytes au quotidien, près d’un milliard de touristes par an, 700 millions de personnes ayant franchi les portes d’une enseigne Ikea en 2012, près de 650 millions d’individus désireux de migrer de manière permanente (soit près d’un humain sur dix), environ 230 millions d’immigrés (qui formeraient, s’ils étaient réunis, le 5e pays le plus peuplé au monde), 4 millions d’étudiants internationaux, un million de kilomètres de câbles sous-marins par lesquels transite l’ensemble de nos données, plus de 85 000 vols commerciaux sillonnant chaque jour le ciel de la planète, un peu moins de 9 milliards de tonnes de biens déchargés dans les ports par une flotte maritime mondiale elle-même estimée à près de 100 000 navires, et près de 3 000 satellites en orbite autour du globe !

C’est bien ainsi que les idées, les services, les marchandises et les êtres circulent, et ce postulat selon lequel il suffirait de « fermer les frontières » pour se « protéger » de la mondialisation est non seulement par trop simpliste – un mélange de paresse intellectuelle confondue avec une nostalgie un peu sénile à l’égard d’un âge d’or auquel on ne reviendra pas, s’il a jamais existé –, mais également très dangereux, car il nous empêche de penser les solutions dont nous avons besoin pour appréhender cette interdépendance quasi absolue que je me plais à nommer la « civilisation-monde ».

En un sens, la frontière est devenue une « ligne Maginot » de la mondialisation – les emails, les biens, les gens, les idées, les catastrophes climatiques, les virus, les croyances, les technologies circulent finalement non sans une certaine aise. Sans reconnaissance de ce fait, sans règles communes pour mieux l’encadrer, sans une gestion humaine, sans volonté politique, tout cela se fera de manière le plus souvent chaotique, voire tragique, comme on peut le voir par exemple avec la crise des migrants qui a affecté le sud des Etats-Unis en 2014 ou cette année en Europe.

S’adapter à cette réalité au plus vite, et collectivement, est devenu un impératif plutôt que de rêver à un retour au passé impossible, qui se traduirait par un repli national. Aujourd’hui, surtout pour les générations les plus jeunes qui y seront pleinement confrontées, les défis de cette interdépendance fondent, volens nolens, une communauté de destin. Ainsi, les enjeux liés à l’environnement et au climat, à l’alimentation et à l’exploitation des terres, à l’évasion fiscale et aux inégalités, à l’encadrement de l’industrie financière, au commerce, à l’urbanisation, à l’énergie et au nucléaire, au terrorisme et à la criminalité transnationale, à la santé et aux virus, à la cybersécurité ou aux réglementations touchant Internet, à l’eau, aux migrations, j’en passe, – et les réponses qu’ils appellentnous affectent tous et exigent un sursaut collectif, d’autant que les marchés ont clairement montré qu’ils ne pouvaient traiter ces problèmes au cours de la phase qui vient de s’achever avec la crise de 2008.

LR : Est-ce que l’on peut observer un embryon de mobilisation globale ?

NP : Bien sûr, on s’active déjà sur de nombreux fronts, et 2015 est une année importante qui va donner un cap aux prochaines décennies : à Sendai, avec la 3e grande conférence sur les désastres naturels en mars, à Addis en juillet puis à New York en septembre, pour financer le développement, à Lima en octobre, pour faire prendre conscience aux ministres des finances que nous devons entrer dans une économie bas-carbone à partir de 2020, et à Paris en décembre, pour tracer ce chemin : l’humanité s’organise peu à peu au travers d’une forme de gouvernance encore en son enfance et qui peut paraître parfois chaotique ou ineffective face à la taille des enjeux.

LR : Tu cites le climat. Comment imagines-tu une réponse aux problématiques climatiques à cette échelle ?

NP : Le dérèglement climatique et la dégradation de notre environnement représentent peut-être les enjeux les plus emblématiques liés à ces grands changements qui nous affectent aujourd’hui. Mais le mode de fonctionnement des Etats-nations, leurs intérêts particuliers, leurs impératifs de croissance, nous empêchent parfois de nous y attaquer avec l’urgence qu’ils demandent. Pourtant, qui s’imagine qu’un pays puisse régler cette question tout seul dans son coin ?

Un exemple frappant, à un mois du sommet de Copenhague de décembre 2009 qui devait permettre aux nations de trouver un accord pour s’attaquer aux problèmes climatiques, fut celui de ce sénateur démocrate qui déclara en toute franchise : « Je ne suis pas du tout préoccupé par Copenhague », avant d’ajouter « je suis préoccupé par la Virginie Occidentale ». Et alors que l’Amérique, l’un des plus importants émetteurs de CO2, avait une chance historique de passer une législation pour lutter contre le réchauffement climatique en 2010, le Sénat échoua à trouver le soutien d’un nombre suffisant de législateurs prêts à soutenir une telle réforme, cruciale pour le pays tout autant que pour le reste de la planète. A cause d’individus comme notre sénateur, qui, au nom de 2 millions d’habitants en Virginie Occidentale – Etat dont l’économie dépend de l’exploitation du charbon –, refusent de soutenir des lois cruciales, c’est 7 milliards d’individus qui en pâtissent au final.

A sa décharge, l’administration Obama a beaucoup fait depuis pour produire des résultats sur ce front. Par ailleurs, les observateurs avertis soupçonnent que l’accord de Paris vise à intégrer cette donne politique et c’est pourquoi il ne devrait pas être un traité mais plutôt un cadre souple mais exigeant… ce qui pose la question de savoir si la personne qui prendra les rênes des Etatst-Unis en 2017 sera favorable à sa mise en œuvre…

On le voit : dans ce cas comme dans tant d’autres, le respect de la souveraineté ou du cadre national affecte bien plus que la seule nation concernée. C’est presque une constante dans ces négociations climatiques : la politique intérieure de chaque pays compte pour comprendre les positions adoptées par les uns et les autres sur la question climatique. Ceci, alors même que le concept de « responsabilité commune mais différenciée » constitue un noyau conceptuel moderne au cœur de ces négociations : il sous-tend que les pays les plus riches (dits « Annex-1 », sur des critères des années 1990, que certains demandent à actualiser) doivent aller de l’avant dans la lutte contre le réchauffement climatique car il y a urgence, et que ceux en développement suivront quand ils le pourront.

LR : Peux-tu nous rappeler les enjeux de la COP21 ? Quelles en sont les spécificités ?

NP : Il s’agit pour les 195 Parties à la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques de trouver une voie sur laquelle engager l’humanité, et qui maintiendrait la température du globe à 2, voire 1.5 degrés Celsius par rapport aux débuts de l’âge industriel. Pour cela, une économie bas-carbone devra avoir commencé à voir le jour en 2020. En ce sens, Paris est le point de départ de ce cheminement.

De grands enjeux apparaissent désormais cruciaux : ainsi, il faut définir la finance climatique et tâcher de trouver 100 milliards de dollars par an pour permettre aux plus vulnérables de favoriser cette transition – un travail a été fait et présenté aux Assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI d’octobre, pour dégager des pistes, une méthodologie. Par ailleurs, les Parties sont invitées à présenter les efforts qu’elles entendent fournir pour réduire leurs émissions de CO2 – il s’agit des « INDCs » (Intended Nationally Determined Contributions), que plus de 140 nations à ce jour ont rendu publics. Enfin, il faudra assurer le suivi de ces promesses – d’où le besoin de mettre en place un système de « Measuring, Reporting & Verification » (MRV). A Paris, on devra définir les cycles de suivi et, certainement, de révision de ces promesses, notamment en fonction de l’évolution des technologies.

Le secteur privé a également un rôle important à jouer, et si les Etats créent des environnements favorables à l’innovation, grâce, notamment, à la commande publique, alors nous avons espoir, tous ensembles, d’initier des changements. Mais le fond du sujet, c’est de savoir si l’on saura se montrer ambitieux.

LR : Que penses-tu de la stratégie du gouvernement français vis-à-vis de la COP21 ? En faire un tel enjeu de société n’est-il pas risqué alors même que les chances d’aboutir à un accord semblent faibles ?

NP : L’anecdote a été rapportée par un grand quotidien français : en 2012, il n’y avait qu’un seul pays candidat pour accueillir la COP21, c’était la France ; les autres avaient été trop échaudés en 2009 par l’échec de Copenhague pour accueillir le grand rendez-vous de 2015, qui décidera de l’après-2020 ! Dans un contexte difficile, la France a décidé de mettre son administration au service de la conférence. Elle s’emploie à faire de celle-ci un rendez-vous réussi, et le leadership de certains ministres et grands envoyés ou autres ambassadeurs me semble incontestable. Beaucoup a été appris des échecs du passé, ce qui est également un atout. Par ailleurs, je ne dirais pas que les chances d’aboutir à un accord sont faibles. Au contraire, à avoir sillonné le globe depuis plus de 15 mois, je peux attester que les administrations sont, de part et d’autres, mobilisées et désireuses de faire bouger les lignes.

LR : Comment définirais-tu le succès ou l’échec de la COP21? 

NP: Par son degré d’ambition.

LR : Dans ton livre, tu sembles assez pessimiste sur la façon dont les États ensemble peuvent répondre aux enjeux du réchauffement climatique. Faut-il continuer à organiser à l’échelle planétaire des actions communes ? Imagines-tu d’autres leviers (à d’autres échelles) pour répondre aux problématiques du changement climatique ?

NP : Ce que j’explique, c’est que la civilisation-monde tourne désormais autrement, que les Etats-nations vont, et doivent, perdurer mais qu’ils doivent aussi se réformer en profondeur pour faire face à des défis qui sont globaux par nature. On peut le regretter – j’appartiens à une génération qui semble n’aller que de crise en crise, faute d’une réponse adéquate à ces défis – mais être responsable, c’est tirer les conséquences de cette réalité, et agir en conséquence. Au 21e siècle, le nuage de Tchernobyl ne s’arrête plus à la frontière.

Ce qui doit nous rassurer, c’est qu’une pléthore de solutions nouvelles existe. D’abord, les municipalités peuvent se mobiliser – après tout, seulement une cinquantaine de villes contribuent à l’ensemble du réchauffement climatique. Or, grâce à leur proximité avec leurs administrés, les maires ne souffrent pas du discrédit qui frappe souvent l’ensemble de la classe politique à travers le monde, et ils ne connaissent pas ces blocages qui paralysent l’action publique. Aujourd’hui, des personnalités comme Anne Hidalgo ou Bill de Blasio peuvent beaucoup, et le Sommet des mille maires de décembre est un signal plus qu’encourageant en ce sens.

Deuxièmement, les individus, qui ont de plus en plus accès au savoir (180 millions d’étudiants dans le monde aujourd’hui contre un demi-million en 1900), sont beaucoup plus urbanisés (la moitié de l’humanité vit en ville), plus connectés, mieux organisés (grâce aux outils de l’information et de la communication), ont désormais peu ou prou les mêmes facultés à agir que bien des hommes politiques, et ce, dans une pléthore de domaines. Par exemple, grâce à la Khan Academy – l’idée d’un simple individu qui voulait donner des cours de maths à ses neveux avec des vidéos qu’il enregistrait lui-même –, ce sont désormais, en France (comme ailleurs), des dizaines de milliers de jeunes qui, chaque mois, font des progrès dans la science d’Euclide. Le ministère de l’éducation est concurrencé par un type tout seul devant sa webcam ! Et ce qui vaut pour un logiciel d’éducation s’applique à un vaccin ou à une technique d’agriculture innovante, qui peuvent être communiqués et propagés aux quatre coins du monde. Et c’est absolument formidable. En en sens, cela marque l’entrée du citoyen sur la scène politique.

Troisièmement, les organisations internationales : ces vastes bureaucraties dont Norbert Elias a bien vu qu’elles n’étaient encore qu’à l’âge d’enfance ont pourtant beaucoup à offrir par leur capacité, unique, à créer une dialogue global sur des thématiques précises et à faire coopérer les Etats. Mais elles doivent absolument se démocratiser et gagner en efficacité.

Enfin, les mouvements progressistes doivent s’organiser à l’échelle du monde pour le penser et proposer un nouveau cadre d’action, tant un Etat qui souhaiterait agir seul encourt aujourd’hui le risque d’être foudroyé instantanément par les marchés et leurs institutions. La Grèce l’a, d’une certaine manière, montré ces derniers temps. En ce sens, un « Davos progressiste », où il serait question de lutte coordonnée contre l’évasion fiscale ou la corruption, d’agriculture, de climat, de vie privée sur internet, etc, serait le bienvenu.

Ce discours surprendra certainement en France, qui, avec le Japon, est l’un des deux seuls pays du monde riche à avoir un Etat farouchement centralisateur et fort vers lequel on tourne les yeux, les bras ballants, dès qu’il y a un problème. Or dans ce monde qui vient, notre culture jacobine nous dessert. Car plus que jamais, il faut oser se servir de son entendement : l’intelligence de chacun, mise en réseau, est de loin supérieure à celle d’une poignée d’élites centralisées ayant noué une alliance avec quelques barons régionaux qui prospèrent du clientélisme.

Si l’on comprend cela, on verra la civilisation-monde comme une belle promesse à embrasser, et non comme une menace. Ces deux millions de Français partis vivre à l’étranger ne seraient, ce me semble, pas forcément en désaccord sur ce point. Au fond, notre époque peut apparaître désespérante par l’impasse dans laquelle elle semble nous avoir mis ; elle n’a en réalité jamais été aussi passionnante de par les moyens qu’elle met à notre disposition pour agir – mais surtout parce qu’elle nous condamne à agir !

 

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