Entretien avec Jérôme Guedj, en faveur d’une loi générale sur l’égalité et la lutte contre les discriminations

Jérôme Guedj est conseiller départemental de l’Essonne, élu dans le canton de Massy, et membre du Parti socialiste.

La Reprise tient à noter que cet entretien a été réalisé avant les attentats du 13 novembre.

La Reprise : Depuis bientôt un an, de nombreux ouvrages paraissent pour tenter d’expliquer, commenter, analyser les attentats de janvier. C’est dans ce contexte que l’historien Patrick Weil a publié « Le Sens de la République » avec le journaliste Nicolas Truong. Quel est votre sens de la République ?

Jérôme Guedj : Le livre de Patrick Weil est essentiel et rappelle beaucoup d’éléments historiques salvateurs, même si, pour moi, la République ne se réduit pas aux seules questions d’identité ou d’immigration brillamment traitées dans cet ouvrage, mais concerne toutes les questions sociales. Ensuite, l’ouvrage est incarné par des propositions qui s’inscrivent dans le réel, à l’inverse de tout ce que l’on a pu entendre sur les attentats de janvier. Les valeurs de la République évoquées au lycée sont devenues des mots qui glissent, vidés de sens. Or la dimension opérationnelle et combattante de la République (ce n’est pas un patrimoine, la République n’est pas un régime neutre, c’est un projet et donc un combat qui affronte d’autres projets politiques) est essentielle.

LR : Vous faites du Ségolène Royal, avec sa République par la preuve !

JG : Eh bien, je pense qu’elle avait raison avant les autres. La formule est certes un peu galvaudée, mais la politique crève de ne pas avoir de prise immédiate, de ne pas réussir à accrocher le réel par des incarnations. Nous avons d’immenses progrès à faire pour crédibiliser la parole publique. Par exemple, assumer, dans le projet éducatif notamment à gauche, une dimension méritocratique qui est au cœur du débat ces derniers temps avec les réformes menées par Najat Vallaud-Belkacem.

LR : Il y a eu la réforme concernant l’entrée en classes préparatoires des meilleurs élèves de chaque lycée

JG : La façon dont cette proposition a été traitée est symptomatique de la manière dont est porté le débat à gauche. Cette réforme, qui n’avait aucune incidence budgétaire, qui incarnait les valeurs républicaines, était absente de la feuille de route des deux premières années du quinquennat. Du coup, le sujet s’est doucement éteint. Nous nous sommes réveillés, en tant que parlementaires, lorsque nous avons réalisé qu’il n’y avait aucune mention de cette réforme dans la loi sur l’enseignement supérieur et la recherche. Nous sommes montés au créneau et avons percuté le mur du conservatisme. Je n’oublierai jamais la discussion que nous avons eue avec la ministre de l’époque et son cabinet. On s’est fait copieusement réprimander, avec des « ça va nous emmerder », « ça envoie un message de rejet de la filière universitaire », « ça donne l’impression de privilégier les filières sélectives et les grandes écoles », etc.

Avec le recul, la réponse simple qu’il fallait donner à ce moment-là était : si ça vous pose un problème, dans ce cas faites la révolution et supprimez les filières sélectives ! Mais si vous les maintenez, il faut les démocratiser et en faciliter l’accès ! Nous avons fini par réussir à faire passer la réforme, mais cette réaction reste pour moi un mystère. D’autant que le parcours du combattant n’était pas terminé. L’inertie administrative a pris le relais : la première année il ne s’est rien passé, la deuxième année à peine davantage, et il a fallu que Najat Vallaud-Belkacem montre qu’elle n’était pas pour le « nivellement par le bas » pour que ça bouge.

Tout cela pour dire que la méritocratie ne doit pas être un tabou ni une valeur qu’on abandonne à gauche, comme la valeur travail qu’on a laissée à la droite. Nous avons une réelle difficulté à imaginer des innovations sociales et éducatives, à sortir des couloirs dans lesquels la gauche est censée être attendue.

LR : Avez-vous d’autres exemples de renoncement en tête ?

JG : Je pense à une deuxième promesse de campagne : le récépissé sur le contrôle d’identité. Je ne m’expliquerai pas ce renoncement. A part le fait que Manuel Valls, dès qu’il entre au ministère de l’intérieur, remet immédiatement le couvercle sur cette réforme, suivi par François Hollande. Et il n’y a, à ce moment-là, aucune réaction de ministres pour la porter. Pourtant, c’est la même chose : une mesure qui ne coûte pas d’argent, qui certes bouscule la société sur son rapport à la police, mais… ce rapport n’a pas bougé d’un iota depuis si longtemps !

Concernant le droit de vote des étrangers, j’aurais un regret : nous aurions pu mener cette bataille en même temps que celle pour le mariage pour tous. Et, au lieu de laisser la droite se mobiliser et se crisper sur ce sujet, on aurait pu prendre à témoin des députés de l’opposition ouverts sur la question par le passé, d’autant que la société était mûre à l’époque, avec des sondages favorables. Mais nous avons refusé de livrer bataille. La République, c’est aussi savoir créer un rapport de force.

Si l’on veut aller plus loin, je pense que la gauche meurt en grande partie du tempo qui a été donné pendant les primaires du PS, qui consistait à déterminer qui serait le meilleur ministre des finances, une espèce d’hyper-tropisme sur des sujets comme la dette souveraine, le déficit budgétaire, etc. Plein de choses intéressantes, essentielles, mais qui, pour le coup, ne donnent pas sens à la République. Cela donne l’impression qu’on est seulement dans la soumission à quelque chose, en l’occurrence le traité de Maastricht. La gauche du réel, la gauche du terrain, est devenue totalement absente. Il n’y a plus de mots qui parlent.

LR : Justement, quels mots utilisez-vous pour défendre vos valeurs de gauche ?

JG : J’avoue que, lorsque l’on fait du porte-à-porte, le processus d’identification est devenu difficile. Nous pâtissons d’une sorte d’économisme orthodoxe qui consiste à nous faire avaler qu’on n’a pas de marge pour mener une autre politique, mais comme on l’a vu, les mesures que nous venons d’évoquer ne sont pas coûteuses. Un autre exemple me revient : l’histoire des petits déjeuners gratuits servis au collège, que nous avons mis en place dans l’Essonne.

Au début, mon administration était contre. Elle m’a sorti une dizaine de notes pour me dire que c’était trop compliqué, que ça perturbait les fonctionnements, bref, elle n’en voulait pas. Toutes les semaines, je tenais une réunion, je prenais la plume, et aujourd’hui ils voient que ça marche. Encore une fois, ce sont des mesures peu coûteuses. En année pleine, à l’échelle de toute l’Essonne, sur les collèges où 90% des enfants viennent à pied et arrivent en même temps dans l’établissement (une trentaine sur les 100 collèges du département), cela coûte 800 000 euros. Sur un budget d’un milliard, celui des collèges est de 35 millions d’euros ! Et la visibilité est énorme ! Il y a même un noyau dur de professeurs auprès de qui j’ai expérimenté le dispositif qui me disent : « ça nous a concrètement changé la vie, et ça a changé la vie des gamins». Je n’ai pas eu le temps de le faire, mais je souhaitais qu’à la fin, le dispositif infuse tellement que ce soit les professeurs eux-mêmes qui en soient demandeurs. Je crains aujourd’hui que mon successeur au Conseil départemental n’abandonne cette action, par pure idéologie.

LR : Idem pour l’ouverture des bibliothèques le dimanche. Cette mesure est réclamée depuis longtemps, et elle ne prend forme qu’aujourd’hui…

JG : Exact. Il existe un micro-conservatisme opposé à cette réforme, mais il aurait été assez simple pour la ministre de la Culture de prendre la parole et de créer un petit service public afin de justifier par exemple l’obligation d’accès à une connexion internet dans les bibliothèques. En tout cas beaucoup plus simple que d’ouvrir les magasins le dimanche ! Et cela coûte quelques centaines de milliers d’euros par an !

LR : Comment expliquez-vous de tels blocages ?

Il y a au niveau de l’administration une frilosité au changement. J’ai souvent cette réaction : « ce que vous proposez n’est demandé par personne ». C’est vrai. Mais c’est aussi le rôle du politique d’être à l’avant-garde pour proposer des choses ! Un autre exemple sur le CV anonyme. On a dit que c’était contraire à la simplification que l’on voulait proposer aux entreprises. Dans le débat, on aurait pu commencer par dire que dans la lutte contre les discriminations, il y a l’exemplarité de la puissance publique. Montrer qu’au sein de l’Etat, dans les collectivités locales, on fait du CV anonyme ! A qui cela aurait-il posé problème ? C’est déjà le cas, si j’ose dire, pour les concours de la fonction publique ! Jusqu’à l’entretien d’admissibilité, on est anonyme ! Personnellement, j’ai pratiqué pendant un an le CV anonyme au sein de mon administration, et ça marche ! Je ne dis pas que ça peut s’appliquer aux petites entreprises, mais là où il y a une fonction RH et où il y a une pluralité de métiers, oui !

LR : Quels résultats observez-vous ?

JG : Nous avons fait expertiser la démarche du CV anonyme menée au niveau local par une équipe universitaire de Paris 1, qui a publié ses résultats dans des revues académiques. Sur 800 CV, nous avions une augmentation de 33% de personnes recrutées ayant des prénoms et des noms à caractère discriminatoire. Encore une fois, cette mesure enverrait un message formidable, et ça ne coûterait rien du tout !

Pour résumer, nous avons le petit déjeuner gratuit à l’école, l’ouverture des bibliothèques le dimanche, le récépissé sur le contrôle d’identité, l’accès assuré aux filières sélectives pour tous les lycées, le CV anonyme… si demain on faisait l’équivalent d’une loi Macron, pas sur la croissance et l’activité mais pour l’égalité et la lutte contre les discriminations, dans laquelle il y aurait une dizaine de mesures phares porteuses d’un message fort, cela changerait la donne et redonnerait des couleurs à la gauche !

LR : Comment expliquer qu’aujourd’hui, la question identitaire domine le débat politique et semble combler cette quête de sens de la République ?

JG : Le plus grand problème, c’est que la gauche aborde ces sujets identitaires de manière défensive, soit parce qu’elle est sous la pression du Front national, qui contamine la droite et par le même coup Nicolas Sarkozy, lorsqu’il créa le fameux ministère de l’identité nationale ; soit parce qu’elle est dans la réaction, par exemple après les attentats de janvier où l’on assiste à une confrontation majeure. On estime alors qu’on résoudra la question en se payant de mots, en répétant vingt fois « la France, la Patrie, etc. » . Et après ? C’est de l’impressionnisme ? Je ne peux pas imaginer la République sur la défensive. Finalement, aujourd’hui, les « indigènes » de la République que sont le FN sont plus audibles sur la République que ceux pour lesquels il s’agit d’un patrimoine commun. J’en reviens à Ségolène Royal qui, en 2007, prononçait son amour du drapeau. Elle s’est fait moquer, mais là aussi, elle avait dix ans d’avance.

LR : Mais pourquoi cette obsession de la question identitaire ?

JG : Je pense que cela vient du fait que l’on a répété à tout bout de champ qu’il existe une tyrannie européenne et économique contre laquelle il n’y a aucune alternative. Ce discours a même réussi à s’imposer au sein de ce gouvernement de gauche radicale élu sur un programme antinomique ! On crée alors une indifférenciation dans l’exercice du pouvoir entre la gauche et la droite . Du coup, on invente un autre espace où l’on fabrique de la différenciation : des questions sociales, un peu, mais surtout des questions identitaires. J’en reviens à ce que je considère comme les fondamentaux de la République : c’est certes la question nationale, mais aussi et surtout la question sociale ! Les mots du salariat, du travail, des ouvriers, sont prédominants mais ont disparu de l’imaginaire de gauche. On a assumé une réduction de notre périmètre électoral et désormais, on va avoir du mal à faire voter à plus de 70% les quartiers populaires… Je le répète : la question d’identité nationale ne peut pas se substituer à la question sociale.

LR : Comment expliquez que la ligne sociale-démocrate soit majoritaire aujourd’hui au PS ?

JG : Je vais vous dire une chose : si François Hollande, pour une raison totalement incongrue, avait décidé d’être sur une ligne beaucoup plus à gauche que celle décidée à son élection, il aurait trouvé une même majorité parlementaire, car c’est le fonctionnement des institutions de la Vème République, et je ne suis même pas sûr qu’il aurait eu des frondeurs de l’aile droite pour lui barrer la route ! A vrai dire, cette aile droite du PS est minoritaire, mais elle a réussi à s’imposer.

LR : Pourquoi ?

JG : Car il est beaucoup plus simple de se présenter comme un mouvement qui cherche à accompagner – au mieux à tempérer, voir humaniser – les effets dévastateurs de la mondialisation libérale, plutôt qu’être prêt à organiser un rapport de force avec cette mondialisation. Je reste très marqué par une discussion avec Lionel Jospin au moment de la mise en place des 35 heures. Il a dit, face à Blair et  Schröder : « je fais une prise d’avantage »« je vais me frotter le rapport de force capital/travail par le biais de la réduction du temps de travail », dans la tradition historique de la gauche. C’est une mesure concrète, il n’est pas parti sur un discours théorique, il n’a pas dit « au nom du partage des richesses », mais « au nom de la lutte contre le chômage, je vais organiser le partage du travail ».

LR : Que pouvez-vous dire sur votre conception de la laïcité ?

JG : J’ai surtout envie aujourd’hui de souligner les petits renoncements qu’on a pu faire en tant qu’élu vis-à-vis de la laïcité, et qui nous explosent à la figure aujourd’hui. Je pense qu’on a eu un discours incantatoire sur la laïcité, tout en nous accommodant des petits coups de canif qui lui ont été portés. Tout cela en opposition à une laïcité punitive, alors que ça ne la caractérise pas.

LR : Que voulez-vous dire ?

JG : J’adhère totalement à l’idée de Patrick Weil selon laquelle la laïcité est d’abord une donnée juridique. Mais c’est aussi une éthique de comportement. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus dur sur ce sujet, car la liste de ces petits renoncements à la laïcité est longue. Certes, cela part toujours d’un bon sentiment, pour s’ouvrir et englober ceux qui ne peuvent pas spontanément adhérer à ces principes de par leur histoire. Mais en faisant cela, on ne crée pas des sas vers la laïcité, car ces sas deviennent la maison commune. Je suis pour l’étanchéité totale entre les élus et les religieux. On va me dire que je me coupe des gens, en particulier dans un moment comme aujourd’hui marqué par une forte dépolitisation des citoyens, et ou beaucoup considèrent que le seul moyen de politiser consiste à passer par le biais religieux. N’importe quel élu estime essentiel de faire une rupture de ramadan ou un petit « coucou » dans une synagogue un jour de Yom Kippour. Mais en faisant cela, ils légitiment l’idée que l’identité reconnue dans la sphère collective est l’identité personnelle et religieuse. Je peux paraître intransigeant, mais pour moi, un Président de la République qui se signe à une manifestation publique, des élus présents dans des manifestations religieuses ou qui estiment qu’ils se doivent d’organiser le dialogue inter-religieux : toutes ces histoires d’adaptation du service public aux revendications de « bon sens » ou de « commodité » sont devenues inacceptables.

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