Didier Fassin – L’ombre du monde

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L’Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale, Didier Fassin, Seuil, 2015, 602 p.

Dans L’Ombre du monde, Une anthropologie de la condition carcérale,  Didier Fassin livre les résultats d’une ethnographie critique établie à partir de quatre années d’enquête dans une maison d’arrêt et dans le système judiciaire français.  Après l’étude de la police dans La Force de l’ordre parue en 2011, l’auteur – sociologue, professeur de sciences sociales , anthropologue –  s’attelle cette fois à la prison.

Le titre de l’ouvrage résume tout à la fois le postulat de son auteur et sa méthode. Il s’agit en effet de comprendre le monde carcéral comme le « reflet de la société et le miroir dans lequel elle se réfléchit » (1),  et de ne pas limiter cette enquête à une simple étude de la vie derrière les barreaux.  Ainsi, après avoir situé la prison dans un temps historique – où il est rappelé qu’elle est un phénomène relativement récent – l’auteur analyse la sélection sociale qui pèse sur les réalités de la prison contemporaine, interroge les politiques pénales et questionne l’extension du domaine carcéral.  C’est dans un second temps que l’ouvrage évoque le monde carcéral fermé, sans que l’enquête ethnographique plus classique – mais excellemment menée – ne se dessaisisse jamais d’un questionnement plus large, historique et sociologique.

L’auteur réussit à restituer et à problématiser les données de son enquête par le biais d’une écriture de grande qualité. Il évoque également les interrogations réflexives qui sous tendent son travail anthropologique. L’auteur défend ainsi dans L’Ombre du monde une anthropologie affective, il développe une ethnographie des interactions et des pratiques, et situe toujours le lecteur dans ses références littéraires et scientifiques; Michel Foucault et Erving Goffman pour leurs deux ouvrages de référence sur la prison (2), sont souvent convoqués.

Mais ce qui frappe à la la lecture réside dans l’exposition des inégalités du système pénal et carcéral.  L’enquête fait notamment la preuve d’une politique pénale qui concentre la répression sur les milieux populaires, insistant sur le fait que « la condition carcérale se manifeste par le recrutement des détenus essentiellement dans le segment inférieur de la société française » (3), ce qui conduit l’auteur à affirmer qu’«en France comme dans la plupart des pays occidentaux , l’État punitif est un mode de gouvernement des inégalités ». (4)

Interrogé ici par les Inrocks à la sortie de son livre, Didier Fassin y résume notamment ce gouvernement des inégalités :

(…) En quoi cette affirmation est-elle ce que vous appelez un “secret public bien gardé”? Tout le monde le sait, mais personne ne veut en parler. Je comprends bien qu’aborder ce sujet, c’est entrer sur un terrain dangereux qui peut être instrumentalisé par des partis et des idéologues. Mais en tant que chercheur, il me faut dire une certaine vérité, et comme citoyen, je dois défendre la nécessité de le faire. C’est en effet un secret public en ce sens que tout le monde le sait, mais personne ne le dit. Pourquoi y a-t-il une majorité “de noirs et d’Arabes” dans les prisons, comme me le disait ce détenu ? La réponse de bon sens serait de dire que c’est parce qu’ils commettent plus de délits et de crimes que les autres. Ce que je démontre au contraire, comme d’autres avant moi, c’est que la chaîne pénale opère une sélection des délits. Cette chaîne pénale est le produit de l’opinion publique, du travail des médias, de l’action de l’exécutif et du législateur, des policiers et des magistrats. Ce sont tous ces agents qui décident qui doit aller en prison, et pour un délit donné, quel public il faut cibler.

S’agissant du cannabis, par exemple, on pénalise l’usage et la détention bien plus que le trafic, paradoxalement. Mais qui va-t-on chercher dans la population, où l’usage du cannabis est très répandu, indépendamment des classes sociales et du capital culturel ? Qui retrouve-t-on en prison ? Ceux des milieux populaires, issus des minorités ethniques, qui vivent dans des quartiers réputés difficiles. Ce délit n’est pas plus développé parmi eux que chez les autres, mais il est plus réprimé. Durkheim l’avait dit : ce qui compte, ce n’est pas le crime, c’est ce que la société reconnaît comme étant le crime à travers la sanction qu’elle porte. La société a une tolérance croissante à l’égard de certains délits, correspondant aux classes moyennes et supérieures, et se montre de plus en plus sévère pour ceux des classes populaires. C’est ce que Michel Foucault appelait le traitement des “illégalismes” par “la société punitive”.

Didier Fassin achève L’Ombre du monde par un appel à la responsabilité de la société dans laquelle ce système est né et se perpétue : « Comment une institution si souvent critiquée pour son caractère dysfonctionnel, son rapport coût-bénéfice élevé, son inefficacité dans la lutte contre la délinquance et son inadéquation aux valeurs démocratiques peut-elle non seulement se maintenir et se développer depuis plus de deux siècles, mais aussi apparaître à la plupart comme la seule possible ? » (5).  Cette perpétuation, qui illustre tout à la fois le rôle jamais remis en question de la prison comme la seule solution morale adéquate,  la force de la société punitive et le manque de courage politique,  est en réalité la responsabilité de l’ensemble du corps social. Et une fois le livre terminé, on se dit qu’il est grand temps que ce corps social s’en saisisse, pour que cela change.

1. Page 37 L’Ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale, Didier Fassin, Seuil, 2015.

2. Foucault Michel, Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975 / Goffman Erving, Asiles – Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, 1961 ; Éditions de Minuit, coll. « Le Sens Commun », 1979.

3. page 498 – Ibid

4. page 500 – Ibid

5. Page 409-500 – Ibid

Écouter Didier Fassin sur France Culture : http://www.franceculture.fr/oeuvre-l-ombre-du-monde-une-anthropologie-de-la-condition-carcerale-de-didier-fassin

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