Comment relier social et sociétal ?

Qu’est-ce que le « sociétal» ? Comment le distinguer du « social » ? Quelle relation unit les deux termes ? Dans un entretien d’une richesse et d’une densité rares, le philosophe André Tosel aborde la question en commençant par un axiome : « Acceptons que le sociétal désigne les modes de la vie quotidienne en commun considérés du point de vue de leurs normes et du débat sur la définition de ces normes et que le social désigne ce qui relève de la production de la société en fonction d’une division sociale marquée par l’exploitation et l’inégalité des classes et des groupes sociaux ». Il n’y a pas d’objets purement sociaux ou sociétaux ; en revanche, un objet peut être considéré sous chacune des deux modalités. Ainsi la famille est sociale en tant qu’elle reproduit la vie humaine, sociétale en tant qu’elle repose sur les règles structurales de l’alliance et de la parenté. 

Selon André Tosel, la grille droite/gauche est en ce domaine peu opératoire, car « pèse en France le poids d’un clivage qui, formé en 1789, renvoie à l’opposition entre, d’une part, les partisans libéraux ou républicains des transformations révolutionnaires (inspirées des droits de l’homme et du citoyen) et, d’autre part, partisans de l’ordre établi ou conservateurs de l’Ancien Régime accusés de faire régner le despotisme et le privilège des états supérieurs de la noblesse et du clergé. Notre société a oublié son origine révolutionnaire et le libéralisme s’est révélé solidaire du capitalisme ». Or « on ne voit pas pourquoi la revendication d’une liberté nouvelle devrait relancer l’opposition entre la droite et la gauche. Il s’agit plutôt de savoir si cette revendication marque un degré nouveau de liberté effective ».

André Tosel propose alors un clivage tripartite, avec en 1 la position ancienne et en 2a et 2b le clivage né de la position moderne :

1- « une position de conservation pure de l’ordre actuel qui peut réunir des électeurs de droite comme de gauche et qui est soutenue par des institutions traditionnelles comme l’Eglise catholique. Pour ces institutions,  la nature impose une distinction sexuelle fixe entre masculin et féminin et demeure intouchable l’organisation actuelle hétérosexuelle de la parenté ».

2- « une position libérale, qui soutient que chaque humain a droit tout à la fois au choix de sa sexualité hors imposition biologique de naissance et à la parentalité déconnectée de l’hétérosexualité ».

Cette position se dédouble en a- une version libertarienne et b- une version libérale prudentielle : « La première estime tout à la fois que tout désir est légitime s’il ne porte pas préjudice à la liberté d’autrui et que la plasticité humaine est infinie et doit être assumée comme telle : tout le possible est permis s’il ne lèse pas autrui dans sa liberté. La seconde version discute ce principe en demandant que soient examinées les conséquences anthropologiques de la nouvelle liberté, en prenant en compte ce qu’implique la domination de l’argent et de la marchandisation du corps humain sur la nouvelle liberté. La liberté est ici prudentiellement exposée à la possibilité d’une limitation de son absoluité de droit en raison des conditions et des formes qui l’inverseraient en domination de la liberté des uns par celle des autres ».

Est-ce à dire que « les deux premières positions, donc, excèdent la grille droite/gauche » ? On pourrait rétorquer à André Tosel que le 2a- renvoie à la droite moderne (orléaniste, dirait René Rémond) et le 1 à la droite traditionnelle (légitimiste) – et surtout que le 2a- est parfaitement en phase avec l’ordre néolibéral. C’est un peu l’exception française (ou la pusillanimité de la droite française ?) de n’avoir pas su construire un libéralisme sociétal qui reflète son libéralisme économique. Les Etats-Unis disposent d’un courant libertarien beaucoup plus puissant.

André Tosel refuse en tout cas d’opposer social et sociétal. Dire que les catégories défavorisées sont hostiles aux avancées sociétales est une forme de mépris social. « Le problème réel est ailleurs ; il est celui de la différence de perception relativement aux problèmes éthiques juridiques et politiques de  la part des diverses couches sociales ». A quoi il répond en deux temps : « Rien n’autorise à croire que ces hommes et ces femmes soient incapables de modifier leur conception du monde. Cependant, en second lieu, il est compréhensible que cette question ne soit pas une priorité pour des travailleurs mis au chômage, sous-payés et maltraités comme de la chair à entreprises, pour tous ceux qui sont réduits à une nouvelle servitude. Ceux-là peuvent avoir une vision identitaire de la famille et estimer superflues les revendications du mariage pour tous ». Peut-être parce que la famille telle qu’ils la voient sert de refuge contre la violence d’une société où même le paternalisme a disparu ?

Comme le remarque vigoureusement André Tosel, « si la solidarité doit se manifester avec tous ceux qui se voient privés d’une liberté, inversement on peut souhaiter que tous ceux qui défendent le mariage pour tous manifestent activement leur solidarité avec la masse de ceux que matraque et esclavagise le capitalisme impitoyable ». Car la loi, comme disait Voltaire, se contente souvent d’entériner l’usage, et « il est facile aux castes capitalistes néolibérales qui se veulent éclairées de rendre possible des avancées de liberté qu’elles se sont accordées depuis longtemps. » Le philosophe lance ainsi un avertissement sans frais au Parti socialiste : « La tentation est grande pour lui de procéder à une opération de substitution de priorités. Elle ne saurait être masquée par le retour du caritatif en lieu et place de justice sous le masque du care ».

En définitive, la contradiction croissante entre liberté individuelle et perte de liberté socio-politique ou socio-économique « devrait conduire à repenser les conditions de l’émancipation ». Laissons André Tosel conclure avec ces mots vibrants : « La lutte pour les libertés dites sociétales ne peut être séparée du combat pour les libertés sociales. La liberté est indivisible, même si des priorités doivent être fixées en fonction des conjonctures historiques. »

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