H., Parisienne, accueille un migrant dans son salon.

Dimanche, H. a décidé d’accueillir un migrant de la rue d’Aubervilliers dans son salon. Si elle est consciente que son geste ne permet pas de trouver une solution politique à cette crise humanitaire tragique, elle nous raconte pourquoi, Parisienne active et totalement intégrée à une capitale vivant à mille à l’heure, elle a ressenti le besoin de s’investir. Elle avoue y retrouver un sens du contact humain devenu addictif.

La Reprise : Comment es-tu rentrée dans cette histoire ?

H. : Je revenais de voyage et j’ai appris que des migrants avaient été expulsés du bois Dormoy, dans le 18ième arrondissement de Paris, à cinq minutes de chez moi. Je suis allée les voir, et j’ai eu l’impression d’assister à une situation totalement absurde à l’intérieur de Paris. Il y avait des toiles en plastique, des gens avec des masques, des gants… cela donnait l’impression d’une sorte de chaos, un camp de réfugiés en plein cœur de la capitale. Deux jours après, les migrants ont de nouveau été expulsés. Je suis allée au rassemblement. Puis ils ont occupé une caserne vide vers la gare de l’Est. Ils s’y sont barricadés à l’arrivée de la police. Les migrants ont fini par sortir, car la préfecture a proposé de les loger de façon temporaire. Mais ils ont été logés de 2h à 8h du matin et se sont tous retrouvés éparpillés dans la ville. Alors ils sont venus dormir ici, rue d’Aubervilliers, d’autres les ont rejoints et ils ont commencé à organiser la vie ici.

LR : Comment s’est passée ta rencontre avec ce migrant ?

H. : La majorité des migrants parlent anglais, ou bien seulement leur langue maternelle. Lui parlait français. Il a commencé à me raconter son histoire. Il m’a demandé si je pouvais l’aider de quelque sorte que ce soit, de lui donner des conseils. Je lui ai dit tout ce que je savais, mais je ne sais pas grand-chose finalement. Alors j’ai eu l’idée de lui proposer de venir quelques jours à la maison. J’en ai parlé à mes colocataires au téléphone. Au début, ils étaient un peu méfiants, par rapport au fait que ce geste ne mène nulle part, ne résout pas la situation des migrants. Quand je suis rentrée à la maison, on a eu l’occasion d’en discuter. On s’est mis d’accord pour faire ça quelques jours.

LR : Avais-tu déjà pris une telle initiative auparavant ?

H. : J’ai déjà eu des amis sans-papiers quand je vivais en Italie, j’avais déjà logé un sans-papier chez moi, mais simplement pour donner un coup de main. Je ne faisais rien d’autre, pas d’activité militante, rien. D’ailleurs, d’un point de vue politique, je ne pense pas que loger un migrant soit une très bonne idée car tu ne participes pas à son indépendance. Cette personne dépend de ta gentillesse, ce qui reste assez problématique. Il faut qu’ils bougent d’ici, car ils sont dans une situation vraiment dégradante, ils doivent aller aux douches publiques pour se laver, il n’y a rien pour cuisiner… Il faudrait qu’ils trouvent un lieu où s’installer mais où ils pourraient aussi organiser plein de choses.

LR : C’est curieux, de faire quelque chose que l’on trouve soi-même politiquement inefficace…

H. : Oui, mais ces gens-là sont dans une situation atroce. En accueillant un migrant, je me dis qu’il peut se reposer un petit peu, dans un lieu confortable, c’est tout. Je sais qu’on ne peut pas le faire tout le temps et pour tout le monde, mais là je me sentais dans une disponibilité pour le faire et j’en étais contente.

LR : Que comprends-tu de la situation des migrants à Paris ?

H. : Avec la multiplication des conflits, on assiste à un afflux de réfugiés hors normes. Pour le moment, les pays européens ne semblent pas vouloir accepter cet état de fait. C’est une situation d’urgence et la police, la préfecture et les responsables locaux ont des réactions qui nous paraissent absurdes.

LR : Comment cela se passe-t-il chez vous ?

H. : Cela fait seulement vingt-quatre heures que nous accueillons le migrant. Il est arrivé à la maison hier soir et un de mes colocataires lui a cuisiné un plat. L’autre colocataire est rentré exprès plus tôt que d’habitude. On a mangé, on a discuté, le migrant nous a raconté son histoire, ses longues marches menées pendant des années. Le lendemain matin, on s’est réveillé, on a pris un café et il est sorti.

LR : Quelle est ta vision à moyen terme de cette situation ?

H. : Je ne sais pas. Pour le moment, je ne me pose pas la question. Je pense qu’il faut être dans l’immédiat, ensuite nous verrons bien, personne ne sait ce qui va se passer. La situation des sans-papiers peut durer des années, donc ce n’est pas tenable sur le long terme. Je me dis juste qu’il va pouvoir se reposer quelques jours et que cela va être bien pour lui. Je ne pense pas à la semaine prochaine. Les relations humaines sont imprévisibles, il peut se créer des choses ou pas. En attendant, cette personne essaie de se débrouiller au maximum pour résoudre sa situation, elle contacte plein d’associations. Tout cela ne m’angoisse pas, je tente de faire de mon mieux pour que tout se passe bien aujourd’hui.

LR : Qu’en retires-tu personnellement ?

H. : Je suis surtout amené à faire des choses par rapport à mes sentiments. Pour le moment, je me sens complètement investie dans cette situation. Venir ici, dans ce camp de réfugiés en plein Paris, c’est pour moi une sorte d’addiction. Toute cette dynamique, je trouve ça très beau, et j’ai envie d’y rester, de continuer, de développer des choses. Je ne peux pas ne pas venir ici.

LR : Comment l’expliques-tu ?

H. : Au-delà de ses nombreux aspects positifs, Paris peut être une ville très froide, où il est difficile de rencontrer de nouvelles personnes et de parler longuement avec eux. Les gens sont toujours concentrés sur une sorte de capitalisation de leur vie, chaque année ils essaient d’être productifs au maximum, pour devenir très brillants et faire partie de cette ville. On fait plein de choses pour soi-même. Ici, le temps s’arrête. Les riverains amènent à manger, les voisins passent de temps en temps. On sort d’un contexte purement humanitaire pour créer des dynamiques intéressantes. Les migrants s’investissent, s’occupent de la nourriture, de la sécurité, de l’accueil, ils prennent la responsabilité de ce qui se passe. C’est une chance pour Paris d’avoir ces gens-là. On n’est pas dans une logique de comptabilité où l’on travaille, on prend un café puis on file à son prochain rendez-vous. Ici, on fait plein de choses et j’aime bien. C’est tout.

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