La gauche et les « minorités »

A la fin du XIXe siècle, une partie de la droite française cherche à étouffer la question sociale sous la question raciale : ce n’est pas le patron, c’est le Juif qui exploite l’ouvrier et tire profit, à titre personnel et collectif, de l’organisation capitaliste de la société. La gauche de gouvernement tend – avec de tout autres intentions, mais on dit que l’enfer en est pavé – à verser dans cette erreur en prenant à son tour la question sociale dans l’écharpe de la question communautaire.

L’un des clichés auxquels s’agrippe d’autant plus désespérément la gauche qu’elle se sent perdre du terrain dans la bataille idéologique, c’est la défense bec et ongles des « minorités », ou du moins de ce qu’elle cherche à faire passer pour tel. Ces blocs découpés grossièrement dans les murs du réel sont reconstitués à l’aide de la colle du discours, mais laissent l’impression pénible d’un ensemble hétéroclite, d’un bric-à-brac. Il y a du manichéisme dans ce blanc-seing qu’accorde la gauche à ceux qui sont inférieurs en nombre ; c’est une sorte d’erratum naïf à la démocratie qui, dénonçant l’oppression que fait peser l’opinion majoritaire, s’imagine que tout martyr prouve la vérité de sa chapelle en se dressant contre le bloc dominant.

Le gouvernement a légalisé, et nous pouvons nous en réjouir, le mariage pour tous et l’adoption pour les couples homosexuels, c’est-à-dire qu’il les a reconnus libres et égaux en droits avec les couples hétérosexuels. Dans le même temps, les expulsions se multiplient et les demandes d’asile, déjà extrêmement difficiles à obtenir, se sont encore durcies. Deux poids, deux mesures. Comment expliquer ce fossé ? Rien de plus simple. Les homosexuels ont l’avantage d’être 1) non expulsables 2) répartis dans toutes les classes sociales. Beaucoup plus facile de dialoguer dans ce cas, d’autant que les mesures les concernant ne coûtent guère à l’Etat. On se donne l’illusion d’une sorte de neutralité apolitique en les défendant.

La défense des minorités, justifiée par le principe d’égalité, doit être un marqueur de gauche. Seulement, c’est un élément nécessaire mais non suffisant d’une politique de gauche. Or on voit bien dans le projet du Parti socialiste quels déséquilibres entament cette démarche. À remplacer le règlement des conflits sociaux par la défense abstraite des « minorités » pour avoir l’air de gauche sans l’être, la gauche de gouvernement finit par tomber dans une autre forme de discrimination. Le discours de défense des minorités, non content de mettre dans le même panier beaucoup de choses qui n’ont rien à voir les unes avec les autres et n’appellent pas les mêmes actions, se fait passer pour général, alors qu’il est appliqué avec la plus grande parcimonie, en favorisant telle ou telle minorité audible et en laissant les autres dans l’abandon le plus total. Par un jeu de poupées russes, chaque minorité peut se trouver minoritaire au sein d’une autre minorité, si bien qu’on ajoute du désordre au désordre, de l’injustice à l’injustice, en attisant les jalousies.

Qui sème le vent récolte la tempête et surtout ne fait rien germer. Si tant est qu’elle en soit capable, la gauche se fourvoie en courant après les « minorités » avec un sourire de connivence électorale. Mettre sur le même plan deux « minorités » n’a, intellectuellement parlant, aucun sens. La classe ouvrière, minoritaire ou non, a toujours guidé les projets de la gauche. Ce n’est pas la raison d’être de la gauche de défendre telle ou telle minorité dans son ensemble, dès lors que certains de leurs représentants se trouvent participer, pour le dire schématiquement, à l’organisation capitaliste qu’elle entend amender. Cela ne veut pas dire que la gauche doive se désintéresser du sort des musulmans, des homosexuels, des Roms… mais ce n’est pas leur appartenance à la « minorité » qui leur attache l’attention de la gauche, seulement les conditions concrètes de leur existence et de leur reconnaissance dans la société à un moment donné.

La gauche ne doit pas se tromper de combat. Un ouvrier peut bien voter à droite, il reste un ouvrier, c’est-à-dire qu’il fait partie d’un groupe que la gauche regarde comme bafoué et sans voix : qui a déjà vu un ouvrier s’exprimer librement dans les médias, en dehors des périodes de grèves ou des plans de licenciement ? Qu’on calcule le nombre de tribunes éditoriales écrites par le MEDEF et celles qu’on doit aux ouvriers. Ainsi, l’ouvrier ne serait-il pas du côté de la gauche lorsqu’il vote, que la gauche se devrait tout de même d’être à ses côtés. Tout autre le cas d’un trader, à quelque « minorité » qu’il appartienne (car tout le monde peut s’en trouver une : religieuse, ethnique, géographique, sexuelle, etc.) : on le défendra en qualité de citoyen sur le principe de l’égalité des droits, mais on ne saurait défendre les valeurs qu’il véhicule.

Il est malheureux de constater qu’aujourd’hui, le Parti socialiste ne défend que les minorités susceptibles de contenir en leur rang des individus dotés d’une certaine position sociale, économique ou culturelle, sans chercher à influer sur celle-ci. Les autres sont évacuées, littéralement ou symboliquement, sans l’ombre d’un remords. Un retournement s’opère par lequel les « minorités » cessent d’être en demande : elles deviennent l’offre même, et l’on voit tel ou tel parti se vendre au plus offrant. La position consistant à s’extraire de la question sociale n’est donc pas neutre ; elle est favorable à la classe dominante et, plus grave, elle dénature le combat en faveur des minorités en injectant un principe de sélection nocif pour le bon fonctionnement de la démocratie. La question sociale et celle des droits des minorités devraient être des questions distinctes. Délaisser l’une au profit de l’autre revient à les saboter toutes deux dans un jeu dangereux.

Aussi l’extrême droite se montre-t-elle cynique, comme toujours, mais habile, quand elle défend par exemple, par la bouche de Florian Philippot, les homosexuels contre l’« homophobie » des musulmans : il est certes abject d’élever les minorités les unes contre les autres, en particulier pour un parti qui prétend défendre l’unité de la nation, mais il est absurde aussi pour la gauche d’élever les minorités les unes sur les autres, comme si elles constituaient d’avance la nation unie qu’elle espère édifier. Croire à l’action constructive plutôt qu’à un ordre ou un désordre des choses donné, voilà ce que dicte la voix de la conscience de gauche.

Professeur de lettres, Hervier s’intéresse aux rapports entre psychologie et société dans le monde contemporain

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