« Avec la poussée des indépendantistes, le moment de vérité pour l’Europe approche au Royaume-Uni »

Pierre Martin, politologue au CNRS, est l’un des meilleurs analystes français des élections politiques. Il nous dresse des éléments d’analyse des élections générales du 7 mai 2015 au Royaume-Uni, qui ont vu la victoire des Conservateurs du Premier Ministre David Cameron. Selon lui, ces résultats sont très importants sous plusieurs aspects et ont été l’objet de commentaires parfois trop rapides car focalisés sur une comparaison avec les sondages.

Note de l’auteur : les quelques éléments de réflexion présentés dans cet article ne prétendent nullement constituer une analyse exhaustive de ces élections.

Les résultats (tableau I)

Tableau I GB La Reprise

La coalition gouvernementale sortante Conservateurs-Libéraux démocrates subit un fort recul

Dans le cadre d’une participation assez faible, en léger redressement par rapport à 2010 (66,1 %, + 1 point), les Conservateurs emportent la majorité absolue des sièges (330 sur 650) avec seulement 36,8 % (+ 0,7) des suffrages. Les Travaillistes échouent avec 232 sièges (- 26) tout en progressant en voix avec 30,4 % (+ 1,4), alors que les Libéraux démocrates, dans la coalition au pouvoir depuis 2010, s’effondrent avec 7,9 % (- 15,1) et 8 sièges (- 49). L’UKIP arrive troisième en voix avec 12,6 % (+ 9,5) mais 1 seul siège tandis que les nationalistes écossais du SNP font une percée avec 4,7 % (+ 3,1) et 56 sièges (+ 50).

Le premier enseignement de ces élections est le fort recul en voix de la coalition gouvernementale sortante Conservateurs-Libéraux démocrates qui n’obtient que 44,7 % des suffrages contre 59,1 % en 2010, soit un recul de 14,4 points et 338 sièges contre 363 en 2010 (- 25). La victoire conservatrice s’explique par la résistance du parti dans l’électorat et l’effet en sièges du mode de scrutin à un tour. Les Conservateurs sont les grands bénéficiaires en termes de sièges de l’effondrement libéral : alors qu’ils ont un solde négatif avec les Travaillistes (10 pertes et 8 gains) et avec l’UKIP (1 siège perdu) sur 2010, ils gagnent 27 sièges sur les 49 perdus par les Libéraux. Mais ce résultat n’a été possible pour les Conservateurs que parce qu’ils ont gardé l’essentiel de leur électorat de 2010, limitant très fortement les pertes vers l’UKIP et récupérant des électeurs de milieux favorisés sur les Libéraux. Le maintien dans le camp conservateur de la fraction la plus eurosceptique a été rendu possible par l’engagement du Premier ministre d’organiser, après sa réélection, un référendum sur le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, ouvrant la possibilité du « Brexit ». De plus, la situation économique assez favorable a permis un bon résultat dans les milieux favorisés et les classes moyennes.

Une percée indépendantiste

Les nationalistes écossais du SNP sont les autres vainqueurs incontestables de ces élections, obtenant 50 % des suffrages (+ 30,1) et 56 sièges (+ 50) sur 59 en Ecosse. Cette victoire électorale s’accompagne d’une forte progression de la participation (71,1 %, + 7,3 points) alors que celle-ci progresse très faiblement dans le reste du Royaume-Uni. Cette percée indépendantiste fait suite au référendum du 18 septembre 2014 (44,7 % de Oui à l’indépendance avec 84,6 % de votants) et à leur victoire aux régionales de 2011 (SNP 45,4 % et 69 sièges sur 129). Les Travaillistes en sont les principales victimes, perdant 40 de leurs 41 sièges écossais avec 24,3 % (- 17,7). Ils souffrent d’autant plus qu’ils avaient bien résisté en 2010, le Premier ministre sortant Gordon Brown étant écossais. Le SNP récupère également les pertes des Libéraux démocrates qui ne conservent qu’un siège (- 10) avec 7,5 % des suffrages (- 11,4), les Conservateurs gardant leur unique siège écossais.

La dynamique indépendantiste en Ecosse n’est pas la seule cause de l’échec travailliste. Avec 30,4 %, ceux-ci progressent de 1,4 point sur 2010, malgré leur recul en Ecosse, en récupérant une partie des pertes libérales. Hors Ecosse, les Travaillistes ont un solde positif de 14 sièges, 12 de gagnés sur les Libéraux démocrates, 10 sur les Conservateurs (mais 8 de perdus). Même sans les pertes écossaises, ce redressement aurait été très insuffisant pour l’emporter au niveau national. La faiblesse du leadership d’Ed Miliband, par rapport à celui de David Cameron, a pesé lourd.

L’accession au pouvoir des Libéraux leur a été fatale.

L’effondrement des Libéraux démocrates résulte de leur participation au gouvernement, pour la première fois depuis 1945. Leur redressement à partir des années 1970 (tableau II) s’expliquait principalement par le déclin des deux grands partis, conservateur et travailliste, qui leur a permis de constituer le réceptacle électoral privilégié des mécontents de tous horizons. Après leur résultat exceptionnel de 1983, 2010 avait marqué leur seconde apogée, l’affaiblissement des deux principaux partis conduisant alors à un gouvernement de coalition avec les Conservateurs. Mais cette accession au pouvoir leur a été fatale car ils ont presque immédiatement perdu la majorité de leurs électeurs, beaucoup plus protestataires et antisystème que centristes. De plus, cette alliance avec les Conservateurs a heurté la majorité des militants et le noyau électoral de centre gauche du parti. Le recul électoral massif des libéraux démocrates, 7,9 % des suffrages contre 23 % en 2010, a profité, hors Ecosse, à la fois à gauche aux Travaillistes dans les milieux populaires urbains et aux Verts (3,8 %, + 2,8) dans les classes moyennes, et à droite, à l’UKIP dans les milieux populaires et les classes moyennes inférieures et aux Conservateurs dans les milieux favorisés. Cet effondrement rappelle celui des Libéraux allemands à la suite de leur participation au gouvernement avec la CDU-CSU de 2009 à 2013, après avoir passé 11 ans dans l’opposition.

Avec 12,6 % (+ 9,5), l’UKIP s’impose comme la troisième force électorale mais n’obtient qu’un seul siège. Il récupère une partie significative des pertes libérales et siphonne l’essentiel des suffrages qui s’étaient portés sur l’extrême droite en 2010 (BNP 1,9 %). Par contre il échoue à mordre significativement sur l’électorat conservateur, et encore plus sur l’électorat travailliste, ce qui explique son échec en termes de sièges, puisqu’il perd l’un des deux sièges pris aux Conservateurs lors de partielles ces dernières années.
Parmi les autres forces, on doit noter la poussée des Verts qui bénéficient de l’effondrement libéral mais qui ne peuvent conquérir d’autres sièges que celui de Brighton où ils concentrent une grande part de leurs moyens de campagne. Les nationalistes gallois (PC) restent stables tandis que le Sinn Fein perd un siège en Irlande du Nord.

Mise en perspective et conclusion

La tendance au déclin des grands partis est confirmée.

Nous avons indiqué que l’évolution électorale des vieilles démocraties représentatives en Europe de l’Ouest est caractérisée depuis 1970 par le recul de la participation électorale, le déclin du poids électoral des grands partis de gouvernement ainsi que par l’augmentation de la volatilité électorale [1]. Loin d’invalider ces tendances lourdes, ces résultats les confirment. Au-delà des variations conjoncturelles auxquelles est soumise chaque élection à la Chambre des Communes, on observe que la participation électorale reste durablement inférieure à 70 % depuis 2001, que le total des deux grands partis (67,2 %) reste inférieur à 70 % depuis 2005 et atteint son plus bas niveau depuis 1945, après 2010. La volatilité électorale est également très importante avec l’effondrement libéral et les percées de l’UKIP et du SNP en Ecosse.

Par ailleurs, ces élections ont été un moment de vérité pour les Libéraux démocrates après leur première participation au pouvoir depuis 1945, et ont montré que leur brutal « dégonflement » profite aux trois autres forces qui bénéficient partout en Europe de l’Ouest du déclin des grands partis de gouvernement : la droite radicale, les écologistes et les forces autonomistes ou indépendantistes. L’effondrement des Libéraux démocrates confirme également que les forces qui profitent du déclin des grands partis de gouvernement sont encore moins capables qu’eux de résister à l’épreuve du pouvoir gouvernemental, comme on avait déjà pu le constater pour les écologistes en Belgique et pour l’extrême droite en Autriche.

Le référendum pour l’Europe approche.

La victoire incontestable de David Cameron résulte en bonne partie de son habileté à gagner du temps grâce à ses promesses d’organiser un référendum sur le maintien dans l’Union Européenne (en direction des eurosceptiques), de ne pas se représenter après 2015 (afin que les autres leaders conservateurs l’aident à maintenir l’unité du parti dans les prochaines années), et grâce à un déficit budgétaire important qui lui a permis de satisfaire les milieux favorisés et une bonne partie des classes moyennes alors que la productivité reste faible [2]. Mais le moment de vérité sur l’Europe, avec le référendum, approche maintenant avec les pressions imposées par l’aile eurosceptique et par l’UKIP. Les Travaillistes, s’ils se recentraient sur les enjeux identitaires et institutionnels en se présentant comme les meilleurs garants de l’unité du Royaume-Uni contre le SNP, et du maintien de la Grande-Bretagne dans l’EU contre l’UKIP et les conservateurs eurosceptiques, pourraient s’affirmer comme un pôle de stabilité, leur permettant d’achever la marginalisation des Libéraux démocrates et d’enlever aux Conservateurs leur traditionnelle position de meilleurs défenseurs de l’unité nationale, sans céder aux dérives xénophobes. Ils pourraient ainsi pleinement utiliser leur situation de seule alternative partisane crédible aux Conservateurs, après l’effondrement des Libéraux démocrates, pour profiter des déceptions que l’évolution économique et sociale ne va pas manquer de provoquer.

Pierre Martin
Politologue au CNRS, PACTE IEP de Grenoble, chargé de mission à la FNSP.

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[1] Pierre Martin, « le déclin des partis de gouvernement en Europe », Commentaire, n° 143, automne 2013.

[2] Philippe Askenazy, « David Cameron face à l’impasse du « productivity puzzle » », Le Monde Eco et Entreprise, mercredi 13 mai 2015, p. 7.

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